Inde aujourd’hui, une démocratie de plus en plus lointaine

Un bourdonnement constant, la foule et la poussière. Les grandes civilisations du sous-continent ont développé des cultures fascinantes au cours des siècles, aujourd’hui comme dans un monde déchu, il ne reste que les monuments glorieux au milieu des déchets et de la crasse. L’Inde, c’est le choc auquel nous ne sommes jamais assez préparés avant d’y avoir séjourné. Le monde politique est comme dans bien des lieux sur terre, d’une complexité de plus en plus importante avec notamment des populismes religieux qui attisent les haines inter-tribales.

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Ramassage scolaire à Delhi

Trois pays, une nation

Les chemins de l’Histoire de l’Inde ne divergent que très récemment de ceux des frères pakistanais et bangladais. Les peuples sont parents, une langue commune dominait la région, l’hindoustani, avant sa scission en deux langues nationales, l’ourdou pour le Pakistan et l’hindi pour l’Inde. Hindi mais aussi tant d’autres langues, dialectes et ethnies au coeur de l’Inde : hindi, bengali, marathi, telugu, tamil, gujarati, kannada, odia, malayalam, punjabi, assamais, maithili, bodo, dogri, gujarati, kashmiri, konkani, malayalam, manipuri, népalais, odia, sanskrit, santali, sindhi, ourdou… Constitutionnellement, chacun à sa place à tous niveaux, ainsi plusieurs présidents de la république furent musulmans, un premier ministre sikh ou bien des généraux chrétiens. L’anglais a le statut de langue officiel dans le pays et constitue de facto la nouvelle caste supérieure de ceux qui la pratique. Langue de communication, elle est essentielle en politique et dans le commerce, alors que les classes aisées en use pour se distinguer dans les cafés à la mode des grandes villes. Comme au Pakistan, la bonne société aime à se dire qu’elle est « educated » en opposition au autres miséreux.

Selon Michel Angot, les « Indes » sont un concept occidental (1) (en hindi « Inde » se dit « Bhārat ») : pas plus qu’en Europe un finlandais ne serait proche d’un espagnol, un punjabi est très différent d’un tamoul ! La résultante actuelle provient de l’action combinée des empires moghol et britannique, qui firent tout, pour unir une mosaïque immense. Lors du Raj britannique, se furent vingt mille soldats qui contrôlèrent trois cent millions d’individus. Une petite nation insulaire de 21 millions d’âmes est partie à la conquête d’un mastodonte (2). Cette colonisation humiliante pour les indiens à un impact sur la psyché nationale actuelle, « vengeance » qui peut être ressentie par les touristes notamment sur les prix ou la façon d’interagir avec certains indiens… Ces derniers partagent avec les britanniques un certain flegme malgré les relents pestilentiels par endroits, malgré des cohues démesurées, malgré une chaleur écrasante. Une façon détournée d’accepter leurs conditions de vie particulières. 

Le nom « d’Inde » nous paraît naturel alors qu’il existe en vérité « des Indes » comme le rappel Michel Angot dans son ouvrage. À la veille de la partition, le Pakistan retient encore son souffle et ne pense pas un instant que le gouvernement de Nehru osera appeler le pays Bhārat. Alors que le parlement indien tranche en faveur de ce nom, c’est une première cause de dissension entre les deux pays, viennent également s’ajouter à cela les massacres qui ont lieu lors des échanges de population ou les conditions qui naissent au sujet des nouvelles frontières. Dès 1947, l’histoire du pays s’écrit aussi et surtout à travers son antagonisme au Pakistan et ses relations tendues avec l’autre voisin, la Chine. Considérée comme ayant les quatrièmes capacités militaires au monde (3), d’aucun ne prendrait l’Inde à la légère sous peine de représailles d’ampleur. L’URSS noue un partenariat stratégique avec l’Inde peu après l’indépendance. À l’époque, c’est un succès relationnel entre le Tiers monde – Occident. Elle entretient toujours depuis des relations privilégiées avec la Russie, un de ses premiers fournisseurs en armement, ce qui en fait encore un point d’achoppement important pour un rapprochement avec les États-Unis d’Amérique.

Au centre géographique de l’Asie, l’Inde occupe une place de choix autant dans le jeu politique qu’économique. Des projections annoncent que sa population dépasserait celle de la Chine dès 2030 et son PIB en fait déjà une puissance, avec qui, il faut composer en faisant, entre autre, le partenaire stratégique du gouvernement français à l’avenir (4). Mais ses dissensions internes notamment sur la question des religions tourmente le pays.

Dans ce paysage criblé d’étincelantes flaques rouge cramoisi

Personne ne peut dire

Si un citoyen a craché ou s’il saigne »

– Altaf Tyrewala, Le Ministère des sentiments blessés

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Arène de la frontière de Wahga près d’Amritsar – Démonstration de ferveur nationaliste d’une foule importante d’indiens (environ 50 000 personnes tous les soirs) et face-à-face théâtralisé contre les forces armées pakistanaises.

Quand la « plus grande démocratie du monde » se mue en plus grande théocratie

Les conflits avec le Pakistan ne s’éteignent pas depuis lors, mais une grande part des désaccords ont lieux au sein même du pays. Aire de naissance du bouddhisme, la présence de la religion est désormais marginale (0,7%) alors que l’hindouisme y est écrasant avec près de 80% (5). Domination qui n’est pas sans conséquence sur les communautés minoritaires. Narendra Modi, le premier ministre issu du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP), fait tout pour mener la vie dure aux musulmans de l’Union indienne qui représentent tout de même près de 200 millions d’habitants (14,2% de la population). Après l’intégration de l’État du Cachemire fin 2019 dans l’Union, M. Modi n’a de cesse de réduire leurs droits, en faisant des citoyens de seconde zone et en déportant arbitrairement des civils à des milliers de kilomètres à l’intérieur des terres dans des prisons (6). Ce sont des symboles qui enflamment le pays. Le dernier en date, c’est la reconstruction du temple hindou à Ayodhya qui provoque la colère de la communauté musulmane (7). Suite à l’intégration du Cachemire, c’est une loi de décembre 2019 sur la naturalisation qui a mis le feu aux poudres en la proposant à plusieurs ressortissants de pays limitrophes, de toutes religions, sauf musulmane. La communauté s’est embrasée et réclame depuis l’abrogation de cet amendement (8). Les lois concernant les bovins sont aussi une arme pour stigmatiser un peu plus les musulmans, abattre une vache peut coûter 10 à 20 ans de prison pour celui qui a commis cet acte.

État pourtant laïque depuis ses origines jusqu’à il y a peu, l’élection du premier ministre Narendra Modi attise la flamme du nationalisme hindou (9). Ses pratiques sont dignes des plus grands manipulateurs et il cherche à attirer à lui des membres de l’opposition par tous les moyens possibles (10). Dans le même temps, les journalistes ne sont plus très à l’aise pour pratiquer leur métier alors que des meurtres de reporters sont de plus en plus fréquents. Le pays est ainsi passé à la 142ème place mondiale sur 180 au classement Reporters Sans Frontières (11).

La méthode Modi, c’est aussi la démonstration de force permanente, la « poutinisation » du pouvoir. Lors de notre séjour en Inde, la reconstitution par la police d’une scène de viol a donné lieu à une fin digne de film : alors que la scène était reconstituée, les quatre suspects auraient tenté, selon la police, de saisir leurs armes de service et de fuir, les policiers les ont abattus immédiatement (12). Cette justice rapide, M. Modi l’utilise de plus en plus, avec l’assentiment du peuple. À la date de la reconstitution, nous étions dans le Rajasthan et nos hôtes nous ont dit valider à 100% la pratique et ils ne sont pas les seuls de cet avis. Les violences policières sont en constante augmentation (un certain écho à l’actualité internationale de ces dernières années !) dans le pays et de plus en plus de plaintes sont déposées par les civils contre les pratiques policières viriles (13).

Une vision politique théocratique affirmée pour masquer la misère qui vient. Tous les efforts du gouvernement Modi ne permettent pas de détourner du regard d’une situation désastreuse dans lequel le pays se trouve.

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Amber, Rajasthan – Beaucoup de symboles représentatifs de l’Inde sont dans cette photo !

Plusieurs visages

Comme nous le disait nos hôtes, il y a des siècles, l’Inde devait être le plus beau pays du monde. Aujourd’hui c’est une lande de poussière, un nuage de pollution continue de 3,2 millions de kilomètres carré. Les femmes balaient continuellement la poussière des bords de routes. Les Hommes avancent dans un brouillard tellement épais qu’ils pourraient le mâcher. Les niveaux de pollution atteignent de tels sommets que la cour suprême de l’Inde avait jugé en fin d’année 2019 que le gouvernement devait procurer un air sain à ses habitants (14).

Densément peuplé, nul lieu n’est épargné dans le pays. À part le désert du Thar ou les contreforts de l’Himalaya, des concentrations fortes existent partout dans le pays. Dans les villes, les slums débordent et ce sont plus de 60 millions de personnes qui y vivent dans le pays, dont plus de 10% pour Mumbai seulement. Le slum de Dharavi dans le centre de la ville compte plus d’un million d’habitants, 15 000 manufactures de toutes sortes et un chiffre d’affaires d’environ 60 millions de dollars par an. Les habitants y vivent dans des conditions déplorables avec un accès à l’eau très limité. Le quartier étant une ancienne mangrove, le bidonville est inondé lors des moussons de plus en plus violentes chaque année à cause du changement climatique.

Le pays mise une grande partie de sa production d’électricité sur le charbon (dont il dispose des quatrièmes réserves planétaires) et des craintes récentes ont vu le jour avec le projet du gouvernement de privatiser plus de 40 mines (15). Dans le Jharkhand cela provoque un problème de taille : l’Etat dispose de 25% des ressources de charbon du pays mais aussi de forêts immenses où vivent encore des tribus premières. Leur sort ne laisse guère de doute comme en de nombreux endroits en Amazonie…

Les terres arables représentent 60% de la surface du pays dont 52% de terres agricoles (16). Occupant encore les deux tiers de la population, l’agriculture est en déclin. Une agriculture dépassée, un environnement peu ménagé, des dévastations naturelles (criquets (17), moussons de plus en plus violentes, sécheresses…). Aujourd’hui, c’est le secteur des services qui tire vers le haut l’économie indienne avec les deux tiers du PIB pour seulement un tiers des salariés (15). Pays de matières grises (quatre millions de scientifiques, soit le numéro deux mondial), le pays est en pointe dans le domaine informatique, sa maîtrise de l’anglais lui permettant de se positionner dans l’échiquier mondial (18). L’Inde rayonne aussi par de multiples autres facettes pouvant plaire à des publics variés : le business de la spiritualité est en plein expansion (yoga, ayurveda…), le cinéma et l’esprit Bollywood ou encore la cuisine indienne.

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Slum proche de la gare de Bandra à Mumbai – On estimerait aujourd’hui que 50 à 60% de la population de Mumbai vit dans des slums.

Comme dans un monde post-apocalyptique : des miséreux habitent dans les ruines d’un passé glorieux. En quête de spiritualité ce n’est peut-être pas ici qu’il faut aller comme nous avait fait remarquer un amoureux de l’Inde ! Quatrième nation capable d’envoyer une mission sur le sol lunaire, sa face cachée est aussi sombre que celle visible. Puissance régionale incontestable, l’Inde se voit en acteur international au même titre que la Chine, sa grande rivale, ou les États-Unis d’Amérique. Faisant face à des problèmes croissants, tels que la dégradation rapide et irréversible de son environnement, une pauvreté galopante et la corruption généralisée de la classe politique, l’Inde a de nombreux défis à relever dans les années à venir.

Itinéraires et photographies

Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2019, venez voir nos photos et retracez la route parcourue en cliquant ici ! Ou bien continuez à nous suivre sur les chemins de France et d’Europe en cliquant là ! Jetez un coup d’œil à notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. Michel ANGOT, « Histoire des Indes », Les Belles Lettres, 2017
  2. Kallie SZCZEPANSKI, « The British Raj in India », 28 janvier 2020, http://www.thoughtco.com, https://www.thoughtco.com/the-british-raj-in-india-195275
  3. « India », wwwglobalfirepower.com, https://www.globalfirepower.com/country-military-strength-detail.asp?country_id=india
  4. Le Club des Vingt, « L’Inde entre deux époques », 2 octobre 2019, http://www.boulevard-exterieur.com, https://www.boulevard-exterieur.com/L-Inde-entre-deux-epoques.html
  5. « Religion in India », http://www.wikipedia.fr, https://en.wikipedia.org/wiki/Religion_in_India
  6. Ahmed KHAN et Rebecca RATCLIFFE, « Kashmir families live in fear as loved ones are detained far from home », 16 octobre 2019, http://www.theguardian.com, https://www.theguardian.com/global-development/2019/oct/16/kashmir-families-live-in-fear-as-loved-ones-are-detained-far-from-home
  7. Sophie LANDRIN, « Narendra Modi défie les musulmans en posant la première pierre d’un temple hindou à Ayodhya », 29 juillet 2020, http://www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/29/narendra-modi-defie-les-musulmans-en-posant-la-premiere-pierre-d-un-temple-hindou-a-ayodhya_6047591_3210.html
  8. Pierre DAUM, « La question identitaire déchire le pays », mars 2020, pages 10 et 11, Le Monde Diplomatique
  9. Nashidil ROUIAÏ et Laura MARGUERITTE, « L’Inde devient-elle un état hindou antidémocratique ? », 7 octobre 2020, http://www.areion.news, https://www.areion24.news/2020/10/07/linde-devient-elle-un-etat-hindou-antidemocratique/
  10. Sophie LANDRIN, « En Inde, Narendra Modi dévoie la démocratie », 29 juillet 2020, http://www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/29/en-inde-narendra-modi-devoie-la-democratie_6047589_3210.html
  11. Sophie LANDRIN, « En Inde, un nouveau meurtre d’un journaliste accentue le climat d’insécurité qui pèse sur les intellectuels », 23 juillet 2020, http://www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/23/en-inde-un-nouveau-meurtre-d-un-journaliste-accentue-le-climat-d-insecurite-qui-pese-sur-les-intellectuels_6047085_3210.html
  12. Hannah ELLIS-PETERSEN, « Indian police shoot dead four men suspected of Hyderabad rape »,6 décembre 2019, http://www.theguardian.com, https://www.theguardian.com/world/2019/dec/06/indian-police-shoot-dead-four-men-suspected-of-hyderabad
  13. Sophie LANDRIN, « L’Inde confrontée aux violences policières », 20 juillet 2020, http://www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/20/l-inde-confrontee-aux-violences-policieres_6046715_3210.html
  14. Hannah ELLIS-PETERSEN, « Indian states must provide clean air and water or pay damages, supreme court rules », 26 novembre 2019, http://www.theguardian.com, 
    https://www.theguardian.com/world/2019/nov/26/indian-states-must-provide-clean-air-and-water-or-pay-damages-supreme-court-rules
  15. Sophie LANDRIN et Guillaume DELACROIX, « Pour sortir de la crise économique, l’Inde parie sur le charbon », 18 juillet 2020, http://www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/07/18/pour-sortir-de-la-crise-economique-l-inde-parie-sur-le-charbon_6046604_3234.html
  16. « India », http://www.cia.gov, 21 juillet 2020, https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/in.html
  17. « Environnement : l’Inde subit sa pire invasion de criquets pèlerins depuis 30 ans », 27 mai 2020, Le Parisien (vidéo), https://www.youtube.com/watch?v=hNHsSsWFyEI
  18. « Inde », 13 mars 2020, http://www.populationdata.net, https://www.populationdata.net/pays/inde/

Autres sources

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