Chine aujourd’hui : politique du contrôle au Turkestan Oriental

Redoutée depuis le départ, la traversée de cette région du monde aura été une expérience unique. Cette méharée de trois jours fut au-delà du réel, comme une plongée trop tangible dans le livre 1984 d’Orwell. Far-west chinois, les cow-boys parquent le cheptel pour transformer la région en tremplin économique vers l’ouest.

Du Turkestan Oriental à la « Nouvelle Frontière »

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Vieille ville de Kashgar. L’accès en est fermé au public et la destruction est en cours.

Vassalisé pour la première fois sous la dynastie Tang au VIIIème siècle, annexé à l’Empire au XVIIIème, le territoire du Turkestan Oriental constitue aujourd’hui la Nouvelle Frontière (traduction chinoise de Xinjiang) de la Chine. L’incitation à une colonisation de peuplement par l’ethnie majoritaire des hans est récente. Des populations sont déplacées des côtes vers les grandes villes de Turfan, Ürümqi ou Kashgar à partir du XXème siècle. De nos jour, les incitations se font de manières « douces », à coup de salaires et de conditions de vies motivantes pour les colons en devenir. Les enjeux économiques se concentrent principalement dans la partie nord du Xinjiang, le reste de la région est majoritairement occupé par le désert du Taklamakan. Parmi les provinces les plus pauvres de Chine (1), un million de hans aurait quitté la ville d’Ürümqi entre 2018 et 2019 pour fuir les violences et la répression grandissante du Parti.

La région comprend une grande variété ethnique : 45,8 % de ouïghours, 40,4 % de hans, 6,5% de kazakhs, 4,5% de huis, mais aussi des kirghizes, mongols, tadjiks, xibes, mandchous, ouzbeks, russes, daurs, tatares (2), alors même que la république populaire de Chine comprend 56 nationalités reconnues. La région tend de plus en plus à être sinisée par l’incitation massive du gouvernement et l’envoi de travailleur de l’est. L’est-nord-est, à proximité du coeur de la Chine, est peuplé en majorité de hans, alors que l’ouest-sud-ouest et encore peuplé majoritairement de ouïghours (3). Les musulmans sont particulièrement visés par les campagnes de « rééducation » du gouvernement, souvent ouïghours, kazakhs, mongols ou encore les huis (tribu musulmane proche de l’ethnie han qui diffère par sa religion).

Sans rentrer dans le détail, des reportages bien plus fouillés ayant déjà fait état des conditions de vie au Xinjiang, la situation des ouïghours particulièrement, et dans une moindre mesure des autres ethnies, est très difficile, souvent parqués dans des camps de concentration, ou « camps de rééducation patriotique » selon la propagande du régime (4)(5). La Chine fait ce que nous faisons depuis cinq siècle dans toutes nos colonies, dans un exemple magistral de colonisation économique. Les ouïghours sont encore moins libres que leurs homologues hans dans l’accès aux postes décisionnaires ou à l’éducation. La tension est importante et provoque une surenchère de la part du gouvernement central dont la répression n’a fait qu’augmenter dans les dix dernières années.

Le poids du contrôle

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File d’attente pour un contrôle d’identité avant d’accéder à la route menant au xian autonome de Tashkurgan. Nombreux sur les routes de la région, l’afflux de touristes pour voir les merveilles naturelles rend le jeu du contrôle un peu plus intolérable.

Site d’essais nucléaires, riche en charbon, pétroles, cuivre, fer, cobalt, plomb, zinc, fer, or, la région est stratégique pour le gouvernement (4)(6). Relativement peu peuplé comparativement au reste du pays, semi-désertique à désertique dans les trois-quart de sa superficie, le Xinjiang est un site d’expérimentation-production d’ampleur pour les énergies nouvelles comme l’éolien ou le solaire. Des fermes photovoltaïques sont implantées dans des étendues immenses, sans que la concurrence des villes tentaculaires du centre ne leur fasse de l’ombre. Région tremplin vers le centre de l’Eurasie et l’Europe, elle est cruciale pour le projet des Nouvelles Routes de la Soie de Xi Jinping pour exporter son modèle et ses marchandises (7).

Ces gisements et projets stratégiques ainsi que le refus des populations musulmanes de se plier au « Rêve chinois » (doctrine politique de M. Jinping aux relents de « rêve américain ») a entraîné l’expérimentation et le développement d’une administration policière extrêmement avancée pour faire revenir dans le rang les insoumis. La situation est analogue à la situation tibétaine (8) : il est formellement interdit de réaliser un quelconque reportage, les photos au mieux provoque un haussement de sourcil de la part même des habitants, la liberté de culte est très encadrée et l’islamophobie est normalisée, voir téléguidée par le Parti dans sa politique de rééducation des opposants (9).

Chaque acte du quotidien est sujet à contrôle, la fouille des bagages est systématique, aux entrées des grandes voies, dans les magasins, à l’entrée des hôtels, etc. Sur les grands axes routiers des grands péages abritent des portiques de sécurités automatisés qui doivent être franchis aux moyens d’une carte d’identité biométrique. Chaque citoyen passe entre les arches dans un ordre discipliné, les écarts étant très vite corrigés par les matons scrutant derrière les grandes vitres de contrôle. Comme à l’entrée du métro avec quelques options en sus, le ticket gagnant donne le droit à la partie suivante. Au cours d’une journée, il n’est pas rare d’effectuer une douzaine de contrôles d’identité, parfois plus et de fouilles de bagages. À chaque pas, chaque rue, chaque magasin, il y a un contrôle. Omniprésente, la police scrute, surveille toutes les entrées et sorties. Des milices indigènes sont formées dans les quartiers, équipées d’un brassard pour les distinguer et de massues, bouclier, casques, gilets pare-balles. Elles sont mises à contributions dans les contrôles de bagages aux entrées de lieux et d’axes importants. Couplé au dispositif de caméras de vidéosurveillance disposé partout dans le pays, le gouvernement est en capacité de suivre à la trace le déplacement des citoyens.

Il ressort de cette pression constante une atmosphère pesante, comme si tout était faux, mise en scène. Réflexe stalinien, on sent notre voisin capable de nous dénoncer au moindre faux pas. Selon certain voyageur amoureux de la région, ils ont pu constater un changement significatif dans le comportement des habitants ouïghours en l’espace de dix ans. Le sourire s’est perdu, la curiosité naturelle de ces peuples turciques que nous avons pu constater dans les autres régions à l’ouest n’est plus. Dans les rues, ils ne font plus partie que d’un décor, l’État a poli les âmes pour préparer un décor idyllique apte au tourisme de masse et vanter la réussite d’une Chine unie.

Expropriation et Disneylandisation (10)

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Extrémité sud du lac Baisha sur le plateau du Pamir. Ses eaux somptueuses sont une rencontre insoupçonnée au détour d’une route.

Dans son obsession du tourisme, le gouvernement nivelle, littéralement, les cultures locale. C’est la politique du village Potemkine à l’échelle d’une région grande comme trois fois la France et seulement un tiers de sa population (plus de 24 millions d’habitant à ce jour). Dans les villes et notamment à Kashgar, les centres sont rasés, uniformisés, pour raisons « sanitaires » parfois, pour des raisons politiques souvent. Tels les boulevards haussmanniens qui servirent à réguler les révolutions des parisiens, le Parti communiste chinois fait la chasse aux petites allées et dédales traditionnels des centres urbains des anciennes Routes de la soie qu’il juge surannés. Considérées avant sa destruction complète comme un des plus beaux exemples de l’architecture islamique en Asie Centrale, les constructions d’époque en pisés laissent place à de grandes rues marchandes aseptisées que l’on pourrait retrouver partout ailleurs dans cette aire géographique. Seules les couleurs puisent leur inspiration dans les pratiques autochtones, la pierre et la terre se mue en béton et l’architecture n’est plus qu’un mauvais pastiche antique. Bien sur quelques ruelles parallèles subsistent, mais ce n’est rien par rapport au véritable centre historique qui se situe à l’est du nouveau « centre historique ».

Le tourisme de masse s’orchestre jusqu’aux endroits les plus reculés du Xinjiang. Les villages pionniers nous sont apparus comme l’image que nous nous faisons des villages modèles de Corée du Nord, identiques, propres, trop beaux pour être vrais dans de telles fresques naturelles. Sur la route de Tashkurgan, les fabuleux lacs émeraude de Karakul et de Baisha ponctuent la route. Des centaines de visiteurs se pressent sur les berges des étendues d’eaux aux couleurs d’îles paradisiaques pour faire des autoportraits qu’ils publieront sur les réseaux sociaux. Ici, au milieu de nulle part et à 3 600 mètres d’altitude, des échoppes ont poussé et vendent leur camelote aux passants. Une vision de l’absurde dans ce décor féérique. Plusieurs villages ponctuent la route qui mène jusqu’à la dernière ville-frontière administrative menant au Pakistan. Ces villages sont coincés derrière des grillages qui longent la route de part et d’autre et nous ne savons pas s’il est possible pour les habitants de circuler librement. Ici vivent des peuples tadjiks, éleveur traditionnels de yak pour la plupart. Nomades à l’origine, ils paraissent s’être installés dans ces mêmes demeures que nous voyons depuis la frontière kirghize.

Dans la bourgade de Tashkurgan, rares sont les tadjiks subsistant au centre. Les commerçants hans ont remplacé les colonisés à cette extrême-frontière du Sud-Ouest. Les pakistanais s’amassent dans la ville en attendant de passer la frontière après avoir effectué leurs petits commerces. Une seule chose compte ici, c’est l’argent. La ville bénéficie, encore une fois, du charme de ces cités frontalières, son âme est vide, seuls les billets réchauffent les coeurs. La nature superbe des environs, dans sa glorieuse immensité, fait oublier ce taudis humain (pour retrouver le témoignage concernant notre traversée, c’est par ici !). À droite et à gauche de notre route, des barres s’élèvent jusqu’à 7 000 mètres et nous encerclent. Les confins du Pamir jusqu’au nord de la chaîne du Karakoram se dressent, massives devant nous. Nous franchirons le point de passage frontalier le plus élevé du monde situé à 4 693 mètres d’altitude, il se retrouve fermé plus de 5 mois par ans, bloqué par les assauts de la neige (11). Quelques chinois ont poussé la route accompagnés de guides accrédités par le gouvernement jusqu’à la frontière géographique située à plus de 120 kilomètres au sud de la ville frontière pour prendre une photo de l’impressionnante porte, construction humaine incongrue en ce site.

Avec un marché intérieur d’1,4 milliards d’habitants, l’intérêt d’un tourisme domestique est une évidence économique. La culture musulmane ouïghour et des autres peuples qui résident dans la région est lissée, uniformisée aux valeurs de la Chine de Xi Jinping pour correspondre aux canon du touriste chinois. Pour le visiteur et selon l’état d’esprit, c’est un jeu de patience. Pour les habitants c’est une forme de harcèlement permanent.

Cette traversée fut au-delà du réel. Des images de paysages fantastiques, des visions surréalistes d’un état policier comme on pourrait l’imaginer, comme un bond trop véritable dans un épisode d’une série à succès ! La violence est devenue insidieuse et elle s’exprime par une oppression systématique des peuples natifs. S’il est difficile de nier que la région est dans le giron de l’Empire du milieu depuis bien des siècles, il reste évident à l’oeil que nous ne sommes pas dans le berceau naturel des hans. Les ouïghours ont désappris à rire, nous ne leur souhaitons que la liberté pour qu’ils retrouvent leur sourire. Nous avons fait très peu de photos de peur de les voir être effacées lors des multiples contrôles policiers. Où-sont les tchaïkhanes si accueillantes des routes de la soie ? Il ne reste que les mystères et la poussière. Marche économique (1), c’est un territoire sous administration coloniale, l’Algérie française quelques années avant la déflagration.

Itinéraires et photographies

Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2019, venez voir nos photos et retracez la route parcourue en cliquant ici ! Ou bien continuez à nous suivre sur les chemins de France et d’Europe en cliquant là !

Jetez un coup d’œil à notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. « Chine : la fin du rêve ? – Épisode 3 : Contre la pauvreté, l’urbanisation à marche forcée » (podcast), 26 février 2020, http://www.franceculture.fr, https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-emission-du-mercredi-26-fevrier-2020
  2. « Xinjiang », http://www.wikipedia.org, https://fr.wikipedia.org/wiki/Xinjiang
  3. Agnès STIENNE, « Peuples et ressources du Xinjiang », http://www.monde-diplomatique.fr, https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/xinjiang
  4. Rémi CASTETS, « Les Ouïgours à l’épreuve du « vivre-ensemble » chinois », mars 2019, http://www.monde-diplomatique.fr, https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/xinjiang
  5. « Chine : Ouïghours, un peuple en danger » (reportage vidéo), 15 mai 2019, Arte,  https://youtu.be/iLjyAAqIh0A
  6. Philippe REKACEWICZ, « Le Xinjiang, territoire stratégique et terre de colonisation chinois », http://www.monde-diplomatique.fr, https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/farwestchinois
  7. Yau Tsz AN« China taking Big Brother to Central Asia », 6 septembre 2019, http://www.eurasianet.org, https://eurasianet.org/china-taking-big-brother-to-central-asia
  8. Martine BULARD, « Au Tibet, une visite très guidée », décembre 2019, page 16, Le Monde Diplomatique
  9. Brice PEDROLETTI, « « China Cables » : Tursunay Ziavdun, Ouïgoure, internée pendant onze mois », 24 novembre 2019,
    https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/24/china-cables-tursunay-ziavdun-ouigoure-internee-pendant-onze-mois_6020360_3210.html
  10. Selon le concept de Sylvie Brunel :  « Transformation d’un endroit, d’une région, d’une société, pour répondre aux attentes et aux présupposés des touristes, des spectateurs, comme dans un parc d’attractions. », https://fr.wiktionary.org/wiki/disneylandisation
  11. « Khunjerab Pass », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Khunjerab_Pass

Pour aller plus loin

 

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