Kirghizistan aujourd’hui : corruption et surpâturage

Le Kirghizistan est coincé entre traditions et modernités. Les premières sont portées avec fierté par une génération de jeunes les mettant en avant et en les faisant vivre, mais la société est rongée au cœur par une corruption endémique. Depuis la fin de l’Union soviétique, les révolutions s’enchainent sans nouveaux progrès permettant de donner une voix tangible aux citoyens.

Histoire

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Monument à Lenin – Bishkek

Lors de l’invasion des armées du tsar à la fin des années dix-huit cent, les tribus et les khanates de la région sont unifiés en une région du Turkestan. Comme l’Ouzbékistan, les frontières du Kirghizistan sont tracées selon « l’inspiration » de Joseph Staline. Aujourd’hui le pays est une république pas tout à fait homogène. Comme son voisin, le pays souffre de cette carte dessinée pour répondre à des besoins politiques aux multiples enjeux, sans tenir compte des tribus et de l’Histoire. Depuis la conquête et durant toute la période Soviétique, la mosaïque des peuples compose avec des frontières légales mais qui étaient peu matérialisées physiquement. Aujourd’hui, elles sont de barbelés et de tours de guet, de postes frontières et de rivières surveillées. De chaque côté, l’armée guette et les tensions se ravivent de temps à autre. Lorsque nous étions dans la région, des heurts violents ont eu lieu entre ouzbeks et tadjiks le long de la frontière. Dans un premier temps, les soviétiques ont essayé de faire vivre ces limites imaginaires afin de créer différentes identités dans ces républiques fédérées. Pendant longtemps, les tracés ne signifiaient rien aux yeux des habitants qui circulaient librement et elles fluctuaient encore au siècle dernier au grès des mouvements et des peuples. Puis les frontières se sont inscrites et forgées à l’indépendance. À titre d’exemple, il est possible de constater l’existence de différentes enclaves, dont une tadjik et trois ouzbeks au Kirghizistan.

Lors de l’indépendance du pays, il faut trouver un ciment pour rassembler les nouveaux citoyens. Comme les voisins, un héros national est choisi parmi les nombreux personnages de légende : Manas. Embuée dans les limbes de l’Histoire, la légende de Manas (Манас Дастаны) est racontée dans un ensemble de poèmes dont l’ancienneté est sujette à débat. Les textes les plus anciens datant XVIIIème siècle selon les datations scientifiques (1). Des ajouts et modifications du texte au vingtième siècle qui participent à la création de l’identité kyrghize remettent en cause l’authenticité même de ces textes. Malgré ces doutes sérieux, le gouvernement célèbre en grande pompes mille ans de l’existence de Manas en 1995, et ce de façon opportune, quatre années après la constitution du Kirghizistan en état indépendant.

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Route M41 Osh-Bishkek – Pays de montagnes, les routes d’asphalte entretenues ne sont pas la norme. Cette route devient difficilement praticable pendant trois rudes mois d’hiver, son altitude varie entre 1000 et 3400 mètres sur tout le parcours avec des moyennes à plus de 2000 mètres.

Base importante de la Russie soviétique au centre-est du continent, zone tampon proche de la Chine, c’est un pays d’importance pour les Routes de la soie autant dans l’antiquité qu’à ce jour. La région a toujours représenté des luttes d’influences importantes entre la Chine et la Russie. À la chute du Mur, les états-uniens implantent une base aérienne au nord de Bishkek, l’expérience dure 13 ans de 2001 à 2014. Le gouvernement kirghize cherche à écourter leur présence après que de nombreuses histoires de viols, meurtres et de vols par les troupes américaines ne provoquent des scandales parmi la population. Sans parvenir à un accord, il doit attendre la fin du bail en 2014. Les affaires n’étant jamais élucidées, aucun soldat états-uniens ne sera sanctionné. Après ce bref épisode occidental, le Kirghizistan retourne dans les bras de la Russie, qui jouit d’une influence qui n’est pas à démontrer depuis plus d’un siècle et ce, sur tous les plans.

Ce retour aux « sources » diplomatiques n’est pas sans rappeler les liens qui subsistent entre la Russie et le Kirghizistan et la corruption qui exista dans l’Union Soviétique jusqu’à sa chute. La pratique serait apparentée aux relations qui unissent le politique et l’économie dans l’ancienne URSS dont le Kirghizistan est un des héritiers (2).

Politique de la corruption

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Gare routière de Bishkek. Les trains ne fonctionnent que sur un axe Kazakhstan-Kirghizistan-Kazakhstan d’ouest en est selon les anciens tracés soviétiques, il n’existe plus de ligne interne. Les transports s’effectuent en Marshrutkas ou en véhicules privé. Victimes de l’inaction politique, les transports sont lents et peu fiables.

Depuis l’indépendance, les dirigeants qui accèdent au pouvoir, favorisent leur famille, leur clan, leur clientèle. Le népotisme est la pratique de tous les dirigeants depuis lors. Un tel système crée, dans un si petit pays, une corruption tenace qui affecte toutes les strates. L’argent étant l’étalon de la réussite de chacun en Asie centrale, la démocratie ici est plutôt une forme de cléptocratie très développée, et les élites dirigeantes ne sont pas seules à profiter de l’impunité générale.

Porté au pouvoir à la suite de la « Révolution des Tulipes » en 2005 contre la gouvernance corrompue du président Askar Akayev, Kurmanbek Bakiyev devient à son tour un modèle de la corruption en Asie centrale. Malgré des promesses d’avancée en matière de lutte anti-corruption lors de sa campagne, le clientélisme reste la norme, les entraves à la justice, le blanchiment d’argent ou encore la détention de comptes offshore persistent. Leur présence est à tous les niveaux de l’économie, la famille Bakiyev devient aussi le passage obligatoire pour tout investisseur étranger (3). La population s’emporte de nouveau en 2010, le président démissionne et s’enfuit en Russie. Le nouveau président élu, Almazbek Atambayev, ancien premier ministre du précédent, participa à faire voter une nouvelle constitution limitant les pouvoirs du président et favorisant le parlement, mais il est à son tour visé par une enquête pour corruption… Des politiques au peuple, les dessous de tables sont de rigueur dans tous les secteurs : directeur d’école, professeur, agent de la fonction publique et surtout la police… Les deux secteurs les plus touchés étant l’éducation et le secteur de l’eau. La pauvreté est importante et les salaires sont bas, un salarié gagne aux alentours de 200 à 300€. Ainsi tout un chacun y va de sa bourse pour se faciliter la vie et nourrir le système.

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Sary-Tash en direction du poste frontière d’Irkeshtam. Dernier village avant la frontière chinoise, le plateau qui suit est un véritable no-man’s land.

Un lieutenant de police rencontré lors d’un autostop gagnait environ 200€ par mois. Ce salaire de misère ne permet pas de maintenir de la droiture dans les rangs, l’extorsion est alors un excellent moyen pour arrondir les fins de mois. Pris sur le vif d’un dépassement de vitesse de trois kilomètres heures, un de nos conducteurs a dû payer 2000 soms en liquide au contractuel (soit environ 25 euros). Durant notre séjour à la ferme, une professeur officiant comme responsable de l’école communale a demandé lors d’une réunion 1000 soms aux parents d’élèves. Sur ce budget, seuls 200 soms iront vraiment aux besoins de l’école, le reste terminera dans les poches des professeurs. Si les parents d’élèves réagissaient, leurs enfants seraient soumis à des pressions régulières en classe ou ne pourraient pas accéder aux classes supérieures. Afin de se procurer cet argent, certains enfants s’en vont cueillir du cannabis pour le revendre à des trafiquants. À une plus grande échelle, le pays subit encore des coupures d’électricité fréquentes. Malgré une production électrique auto-suffisante, voir excédentaire, grâce à ses barrages hydroélectriques répartis sur l’ensemble des fleuves du pays, une partie disparait et des coupures sont effectuées volontairement par les dirigeants des compagnies. Les théories sont nombreuses mais une partie s’accorde à dire que l’électricité s’envole chez le voisin kazak pour arrondir les fins de mois des responsables. La confiance en la justice est inexistante, tant elle représente une des institutions les plus corrompues. Il est difficile de se tourner vers elle pour chercher réparation : comme à la criée, un jugement favorable n’est qu’une transaction monétaire entre deux agents (4). Une entreprise répondant à un marché public doit s’attendre dans 56% des cas (5) à verser un pot de vin sous la forme de « cadeau ». Les petites et moyennes entreprises sont particulièrement touchées, celles-ci sont souvent plus fragiles et susceptibles de céder aux pressions (4).

Toutes tentatives de contrer la corruption au Kirghizistan a pour le moment échoué. Comme en URSS, elle est installée de façon institutionnelle dans les plus hautes sphères et de façon plus spontanée chez le peuple. Le risque de pérennisation de la corruption est d’autant plus forte qu’un équilibre politique semble s’installer dans le pays depuis la révolte il y a dix ans. Dans une région où la « réussite » économique représente l’idéal, la corruption s’auto-alimente, elle maintient les plus pauvres dans leur condition ainsi que le pays dans une gangue rurale.

Leur toit c’est le ciel, agriculture au Kirghizistan

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Éleveurs nomades dans les plaines d’altitude, Oblast de Chuy – Encore aujourd’hui et durant les mois d’été, les yourtes sont partout visibles sur les hauts plateaux dans tout le pays. La transhumance est encore pratiquée entre alpages et plaines chaque année.

En tant que nomades, l’adhésion à la religion musulmane par les kirghizes se fit plus par dépit que par conviction profonde. En effet, devoir se rendre à la mosquée tous les vendredis pour prier lorsqu’on est nomade relève du défit : il faut en avoir une sous la main et cela implique aussi l’existence d’une ville… Dernier peuple de la région à adhérer à l’islam, c’est aujourd’hui une religion souple qui est pratiquée conjointement avec des vestiges liés à l’animisme malgré que 88% de la population se déclare musulmane. Le mode de vie de nomade s’est forgé par la géographie des lieux et les conditions météorologiques. Les vastes couloirs verts et abruptes, les grandes plaines du nord et de l’est ont façonnés les pratiques de générations de paysans-guerriers mobiles.

Encore aujourd’hui, la moitié de la population vit de la terre avec près de 48% des travailleurs (6). La terre du Kirghizistan aura connu plusieurs schémas possibles de propriété : de la terre des nomades appartenant à tous, à la collectivisation étatique au « bénéfice de tous », pour enfin évoluer vers la propriété à usage privé aux bénéfices d’une poignée. Au sortir du joug soviétique, chaque citoyen reçoit de l’état six-mille mètres carré de terres cultivables (0,6 hectares). À l’avènement de l’économie de marché, les terres servent en premier lieu à s’alimenter, quelques-uns rachètent les terres pour des sommes dérisoires à des petits paysans en mal d’argent et se constituent vite des domaines conséquents. Il en résulte une concentration très forte de terres dans les mains de grands exploitants et négociants en bétail. Comme à la grande époque des khans, le nombre de chevaux ou de moutons est révélateur de la richesse d’un individu. Compte tenu de la prééminence de l’élevage dans le pays, une grande partie des cultures se tournent vers les céréales pour nourrir les bêtes, enlevant de même le blé de la bouche des habitants.

L’animal roi dans la région était le chameau de Bactriane, adapté au terrain et au climat, il est capable de résister aussi bien à des températures de plus quarante, comme de moins quarante degrés celsius. Adapté à ce mode de vie nomade, ses excréments font un excellent combustible car ils sont très secs et transportables, son lait est réputé être très nutritif, il aurait une laine de bonne qualité et c’est un compagnon de travail robuste quoique caractériel. Quelques éleveurs parviennent à maintenir les traditions et il existe encore certains élevages au sud du lac Issik Kul, malgré qu’une bonne partie du cheptel soit élevé au Kazakhstan. Les peuples de la région pratiquaient l’élevage extensif de chevaux, chameaux et autres brebis. Lors de la conquête russe, les habitants passent alors à une économie agraire sur le modèle européen (terres agricoles destinées à l’agriculture céréalières et élevage intensif et extensif de bétail destinés à la consommation), les slaves en profitent pour amener avec eux veaux, vaches, cochons qui n’étaient alors pas présents pour des raisons d’adaptation et de religion. Domestiqués depuis des millénaires, les chameaux sont abandonnés, rendus désuets par les camions et les routes d’asphalte.

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Troupeau de chevaux sur les rives d’Issik Kul. Les rives sont pâturées à outrance par les chevaux, vaches, chèvres et moutons.

Les traditions d’élevage en plein air persistent encore et le surpâturage du bétail devient un problème croissant dans un pays qui dispose de surfaces pâturables de plus en plus limitées compte tenu de sa topographie (seulement 6,8% de terres cultivables, 44% de celles-ci sont utilisées pour le pâturage) (6) et de la démographie. En pratique, le surpâturage se traduit par la présence de yourtes visibles partout dans les montagnes en saison, la présence de déjections de chevaux ou de vaches sur toute la bande littorale du lac Issik Kul. En altitude, le paysage laisse place à un désert vert : la terre est labourée, asséchée, érodée, épuisée, sillonnée. Des conflits entre éleveurs et céréaliers éclatent sporadiquement du fait de la taille des troupeaux qui deviennent de plus en plus grand et peu maitrisables lorsqu’ils ne sont pas gardés.

La plupart des paysans ont un travail ou une activité supplémentaire pour compléter leurs revenus : apiculture, transport de marchandises, enseignement ou commerce de village. L’agriculture est principalement basée sur la chimie et très peu de kirghizes sont tenus informés des nouvelles et anciennes pratiques remisent au goût du jour. Ici, la mode n’est pas encore au bio et un produit de meilleur qualité n’est pas mieux rémunéré qu’un produit médiocre (7). L’échappatoire pour les jeunes est souvent l’expatriation économique vers la Russie principalement ou d’autres républiques centre-asiatique. Au départ temporaire, bien souvent l’expatriation devient pérenne au détriment du pays natal (8).

Empêtré dans un système politique gangréné depuis son indépendance, le pays ne parvient pas à s’extraire de la corruption profonde qui la ronge. Les habitants sont maintenus dans une « ruralité » qui arrange le pouvoir alors que la classe moyenne ne parvient pas à atteindre une masse suffisante pour participer aux avancées démocratiques. Compte tenu de l’augmentation des populations de bétail et de la taille des troupeaux, le pays fait face à de graves problèmes d’érosion ce qui n’est pas pour arranger une sécurité alimentaire déjà fragile (9).

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Frunze sur les bords d’Issik Kul – Village où nous avons passé trois semaines à la ferme. Le bourg est typique de la ruralité dans la région. À part la route principale qui le traverse, les rues sont de terre battue, l’électricité est capricieuse et l’eau courante est optionnelle.
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Montagnes de l’Altyn-Arashan au sud de la capitale régionale Karakol – Malgré que le site soit classé réserve naturelle, on constate les sillons creusés par le passage répété des troupeaux. La photo est représentative des montagnes du pays, un désert d’herbes rases labourées à n’en plus finir par les bêtes.

Itinéraires et photographies

Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2019, venez voir nos photos et retracez la route parcourue en cliquant ici ! Ou bien continuez à nous suivre sur les chemins de France et d’Europe en cliquant là !

Jetez un coup d’œil à notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. « Epic of Manas », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Epic_of_Manas
  2. « URSS : Les mécanismes de la corruption », novembre 1991, mensuel 149, http://www.lhistoire.fr, https://www.lhistoire.fr/urss-les-m%C3%A9canismes-de-la-corruption
  3. « Corruption in Kyrgyzstan », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Corruption_in_Kyrgyzstan
  4. « Kyrgyzstan corruption report », juillet 2016, http://www.ganintegrity.com, https://www.ganintegrity.com/portal/country-profiles/kyrgyzstan/
  5. Guilherme FRANCE, « Kyrgyzstan: overview of corruption and anti-corruption », 19 septembre 2019, http://www.transparency.org, https://knowledgehub.transparency.org/helpdesk/kyrgyzstan-overview-of-corruption-and-anti-corruption
  6. « Agriculture in Kyrgyzstan », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Agriculture_in_Kyrgyzstan
  7. Elsa BECQUART, « Un paysan au Kirghizistan », janvier 2020, Campagnes Solidaires
  8. « Economy of Kyrgyzstan », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Economy_of_Kyrgyzstan
  9. « Agriculture and food security », 24 janvier 2020, http://www.usaid.gov, https://www.usaid.gov/kyrgyz-republic/agriculture-and-food-security

Pour aller plus loin

1 réflexion sur « Kirghizistan aujourd’hui : corruption et surpâturage »

  1. […] Débordant de projets pour l’avenir et tout à fait conscient du dérèglement climatique en cours, il ne se repose que rarement et ne prends que très peu, voir pas, de vacances (au grand dam de Gulia). Son objectif est d’atteindre une certaine autonomie. Il produit principalement des céréales qui lui servent à nourrir ses chiens, ses poules et ses cochons, des pommes de terre et quelques légumes. Une à deux fois par an, il fait tuer quelques uns de ses cochons pour les vendre aux russes habitant encore la région. Afin de boucler les fins de mois et pour les périodes plus rudes, Hannes traduit des textes en allemand. Les étés sont très secs et les hivers rigoureux. Au mois de janvier, il peut facilement y avoir plus d’un mètre de neige et le mercure atteint sans mal -30° celsius (Pour en savoir plus sur l’agriculture au Kirghizistan, rendez-vous par ici). […]

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