Kirghizistan, D’Izboskan à Bishkek, tome 1

Nous venions de passer la frontière et rentrer en territoire Kirghize. Nous étions fatigués par la route et surtout par une indigestion carabinée mais très heureux de trouver un pays montagneux annonciateur de temps clément ! L’ambassade Pakistanaise nous attendait pour nous faire passer un entretien afin d’obtenir notre visa.

Les voitures et les poids-lourds qui nous prennent en stop s’enchaînent. La ville de Karakol est atteinte en quelques heures. Le paysage est d’abord plat et sablonneux, il s’agit de la fin de la vallée de la Ferghana, puis tout se transforme. D’énormes blocs de pierres commencent à apparaître et les couleurs changent. Des roches pliées, empilées sous la pression des plaques, écrasées par le temps s’érigent le long de la route. Les flancs des reliefs sont d’une grande sécheresse, ils sont sillonnés par de petits troupeaux de chèvres broutant les herbes éparses contribuant à l’érosion des sols. Des falaises abruptes et sombres jaillissent de terre, la route sinueuse suit un fleuve profond aux eaux limpides d’un bleu vif turquoise par endroit ou saphir à d’autres. D’immenses barrages segmentent le cour d’eau et nous rappellent la problématique de l’eau entre Ouzbékistan et Kirghizistan.

Montagne rocailleuse – Route vers Bishkek
Montagne rocailleuse – Route vers Bishkek
Verdures et roches – Oblast de Chuy

Plus tard, nous sommes à bord d’un camion sur une route surplombant l’immense lac de Toktogul. Les roches ont perdus leurs couleurs sombres et s’éclaircissent. Ces hautes formations géologiques marbrées de pourpre et d’ivoire se reflètent sur le tapis gris-azur du lac. Les graminées dorées couvrent les montagnes qui semblent s’être parées de soie brillante au soleil. Les reliefs prennent des formes humaines vêtues d’une peau, il me semble reconnaître une épaule ou le torse mordoré d’un kirghize géant allongé au bord de l’eau. Les habitants ressemblent à leur pays, la toison cuivrée des étendues de graminées, le visage plissé semblable aux mouvements des montagnes et cette force endormie sous une douceur apparente.

Arrivés à Toktogul, je convainc Julien d’aller se baigner dans le lac, enfin de m’accompagner… Une eau tumultueuse balayée par les vents d’altitude contraste avec l’image que nous en avions depuis la route et fait également remonter à la surface les algues et les sédiments des profondeurs. Notre chauffeur en profite pour piquer une tête. Quelques familles sont présentes, certaines jeunes filles se baignent habillées, d’autres sont en maillot. Lorsque l’on ne goûte pas la fraîcheur de l’eau, on mange des tranches de pastèque assis sur des nattes posées au sol. L’auberge dans laquelle nous dormons le soir n’est pas très conviviale. De nombreux services sont payants et les repas proposés très chers. Lors de notre pique-nique dînatoire, nous regardons le grand-père et sa petite fille assis sur un banc. La jeune fille joue sur son téléphone portable et montre l’écran à son grand-père. Des nuées de Martins-triste bavardent bruyamment sur les branches d’arbres et ce n’est visiblement pas du goût de l’ancêtre qui sort un fusil et tire à plusieurs reprises dans leur direction. Le silence retrouvé, les sons du téléphone résonnent dans la cour.

Lac de Toktogul
Fesses de moutons dansantes – Route vers Bishkek
Reliefs sur les hauts plateaux – Kirghizistan
Yourtes sur les hauts plateaux – Oblast de Jalal-Abad
Bain de septembre – Lac de Toktogul

Sur un air de Kaïrat Nourtas – Lac de Toktogul

Nous repartons le lendemain, il nous reste encore beaucoup de route avant de rejoindre Bishkek, la capitale. Le passage s’annonce montagneux. Je suis malade et il nous tarde de retrouver quelques jours de confort pour nous remettre d’aplomb. Nous sommes rapidement pris par Adil, conducteur de poids lourd qui utilisera sa radio afin de nous trouver un autre collègue lorsque nos chemins se séparent. Les reliefs dépassées, les paysages s’ouvrent et de grands plaines apparaissent puis la neige et enfin les cols. La saison est terminée, les yourtes commencent à être démontées pour redescendre en plaine. Les nomades encore présents vendent du lait de jument ou du miel, et les troupeaux se rassemblent pour mieux résister au froid. Un ciel menaçant accompagné d’un vent glacial soufflent sur les plateaux d’altitude. Une seule route mène à la capitale et elle vaut le coup d’œil ! Ralentis quelques fois par de grands troupeaux de moutons, nous avons le temps d’observer la partie grasse de leurs fesses qui sautillent lorsqu’ils se mettent à courir. Cette partie est utilisée pour cuisiner le « plov », le plat national. Nous apprenons un peu de russe avec notre chauffeur en échange de vocabulaire anglais. La montagne descendue, la route en travaux est interminable et nous rejoignons les villes et villages après une journée bien remplie.

Plateau – région de Panfilov
Fleuve Naryn aux eaux turquoise – Oblast d’Osh

Nos compagnons de stop sont variés sur la route de poussière qui mène à Bishkek. Un homme de la cinquantaine transporte un jeune orphelin. L’homme est religieux. Le petit garçon tout sale, mange une glace qui lui fond dans les mains. Il est agité et met du temps à me faire confiance. Il finit par s’endormir sur la banquette arrière. Nous laissons la voiture continuer son chemin. Une autre voiture nous récupère, nous sympathisons avec le chauffeur qui a un bon anglais. L’homme est kurde et vient de Diyarbakır en Turquie où nous sommes passés, il travaille pour une entreprise délocalisée au Kirghizistan. Nous échangeons en turc, en anglais et un peu en russe et puis nous rigolons surtout de se retrouver ici au beau milieu de l’Eurasie et d’avoir quelque chose qui nous rapproche.

Bishkek est plus petite que Tashkent, sa voisine ouzbek, plus verte mais les abords bien plus embouteillés. D’immenses chaînes montagneuses entourent la ville. Nous arrivons le weekend des festivités de la fête nationale. Depuis la Grèce, nous suivons le chemin de français rencontrés à ce moment-là. Coïncidence, ils sont de passage dans la capitale, l’occasion d’échanger nos expériences en français. Ce soir-là, par le plus grand des hasards un couple de cyclistes que nous avions déjà croisé en Géorgie nous reconnaissent. Attablés au restaurant, nous manquons le feu d’artifice de courte durée tiré en l’honneur de l’indépendance du pays.

Roses en fleur et statut conquérante de Frunze, maréchal soviétique né au Kirghizistan et qui donna son nom à la ville de 1926 à 1991 – Bishkek
Square collectif – Bishkek

Dans un premier temps, nous séjournons dans un premier appartement excentré mais lumineux. Au sixième étage d’un bâtiment soviétique, la vue s’ouvre sur la ville et les hautes montagnes au loin. Les minarets d’une grande mosquée de l’imam Sarakhsi financée par Erdogan (1) appellent à la prière quotidiennement. L’islam n’est pas pratiqué avec obstination par tous au Kirghizistan, les femmes ne sont pas toutes voilées mais il me semble qu’il y en a plus qu’en Ouzbékistan et les hommes en kamis sont rares. Héritage russe oblige, d’autres sont orthodoxes. Et puis certains n’ont pas vraiment l’air d’avoir une appartenance religieuse. Les kirghizes portent presque tous un couvre-chef, les femmes ont pour certaines un fichu et les hommes, soit le chapeau traditionnel kirghize, l’Ak-Kalpak ou bien un autre petit carré posé sur le sommet de la tête. Quant à la jeunesse kirghize, elle porte l’uniforme, et ce jusqu’au lycée. Les adolescents les adaptent, les jupes deviennent plus courtes et les tissus changent, le coton est remplacé par du jean ou du cuir. Quelques hommes se déplacent à vélo, mais toujours pas de femme visible sur une selle. Par contre, il est assez facile d’observer de petites filles faire du vélo contrairement au pays précédent.

Les douleurs deviennent de plus en plus présentes et nous avons décidé d’aller consulter. Sur le site de l’ambassade française, nous avons repéré deux hôpitaux. Arrivés dans le premier, nous recherchons un médecin. « L’hôpital » se situe au rez-de-chaussée d’un bâtiment soviétique d’habitation. « Je cherche un proctologue » expliquai-je tant bien que mal à la pharmacienne qui tient le commerce à l’entrée. Elle semble comprendre et appelle son mari médecin. Il nous informe que nous ne sommes pas dans le bon hôpital et nous conseille d’aller dans le centre ville. Pour sortir, nous traversons un long couloir bondé de femmes et d’enfants en bas âge. Le sol est sale, le lieu sans lumière, les toilettes d’un autre monde et les enfants jouent par terre en attendant leur tour.

Près d’une heure dans les embouteillages, nous parvenons au deuxième hôpital. Cette fois-ci, je traduis directement en russe ma requête et affiche le résultat en cyrillique sur l’écran du téléphone. Il faut s’imaginer un immense hall d’un bâtiment soviétique qui grouille de malades en tout genres et de personne ne parle anglais. J’attrape au vol ce qui me semble être un médecin et je lui tend l’écran du téléphone portable. Après la lecture, ce dernier m’envoie au secrétariat. Les assistantes ne comprennent rien, mais les traductions finissent pas fonctionner. Elles nous indiquent une autre blouse blanche. Qui elle même nous enverra de l’autre côté de l’hôpital. Nous terminerons dans une salle de cours au troisième étage. Je demande discrètement en anglais à un homme qui ne suit pas la leçon. Il dit à haute voix devant l’auditoire d’élèves et de professeurs, « Ce n’est pas ici, vous êtes dans un hôpital de cardiologie » . Il continue en se tournant vers le public, « Cette demoiselle a de fortes hémorroïdes et elle cherche un proctologue » ça y est c’est fait, je ne pouvais pas me sentir plus mal à l’aise… Heureusement que le ridicule ne tue pas ! Cette requête nous permettra de trouver une clinique privée. Très propre, on nous parle en anglais et je suis reçue rapidement. Nous resterons une semaine de plus à Bishkek pour que je puisse me reposer. Le médecin me conseille d’arrêter de manger sucré, salé, pas de viande et pas trop de gras. Un trait d’esprit pour des végétariens plutôt vigilants à leur alimentation…

Et puis nous enchaînons par une visite chez le dentiste, histoire de clôturer la journée comme il se doit. Ce professionnel est beaucoup mieux équipé qu’en Iran mais il ne comprend pas un seul mot d’anglais et notre russe est bien trop limité pour communiquer. L’outil de traduction a également atteint ses limites. Le dentiste appelle donc sa sœur qui habite en Allemagne, il la réveille, et nous entamons une discussion en trio. Lui en russe avec sa sœur, puis elle en anglais avec moi, elle lui traduit ensuite à nouveau. Je précise que cette charmante dame n’est pas dentiste. Comme cela devait se terminer, ce rendez-vous médicale fut très drôle mais totalement infructueux !

Stands sur le bord de la route – en direction de Bishkek
Pour faire vivre les dentistes kirghizes – Osh Bazar de Bishkek
Ruelle de Bishkek

Pendant cette semaine, nous aurons tout loisir de visiter la ville de long en large. Bishkek est une ville dynamique et désuète. De grands marchés, des parcs verdoyants aux parterres fleuris en cette fin d’été et quelques restaurants à la cuisine plus variée. Les marchés sont remplis de marchandises chinoises, de l’alimentation aux vêtements en passant par les produits ménagers. Les fruits et les légumes frais sont tout de même produits dans le pays. Malheureusement, le musée d’histoire est fermé jusqu’en octobre. C’est un énorme cube en béton et en pierres de parement posé au milieu d’une place aux dimensions staliniennes faisant face à de grands bâtiments disposés de l’autre côté de l’avenue.

Un soir dégustant une bière en terrasse, la conversation de deux anglais attire notre oreille. L’homme a de très belles jumelles et ils sont en train d’évoquer les oiseaux qu’ils ont rencontrés au cours de leur promenade. Je me permets de les interrompre et nous finissons par trinquer en goûtant toutes les bières du catalogue pour remettre cela au lendemain. Superbe rencontre. Ces anglais sexagénaires ont voyagé en train depuis les Cornouailles jusqu’en Mongolie et repartent deux jours plus tard d’Astana pour l’Angleterre. Peter est passionné d’ornithologie et sa femme est professeure, elle suit son mari dans sa passion. Nous aurons les yeux rivés sur le ciel une bonne partie de la fin de journée à regarder les martinets se nourrir avant la tombée du jour.

Lors d’une autre soirée, nous prenons rendez-vous avec Vilen, un kirghize d’origine russe, pour en apprendre un peu plus sur la vie dans le pays. Il travaille en tant qu’avocat à son compte. Nous nous retrouvons à 17h dans un restaurant thaïlandais, de son côté c’est l’heure du dîner. Il est marié et a deux enfants. Ils se sont rencontrés sur internet. Il nous raconte travailler énormément et ne pas voir les journées passées. Il gagne visiblement bien sa vie et nous ramène à notre appartement dans une grosse voiture blanche. Lors du repas, Vilen nous fait part de son opinion concernant ses compatriotes. Il n’apprécie guère les kirghizes et estiment que les russes sont meilleurs. Mais il précise, « je n’aime pas les racistes mais je n’aime pas les noirs non plus ».

Même si l’appartement n’est pas d’un grand confort, il a le mérite de se situer en dehors du centre touristique. Un soir alors que tout est calme, une femme hurle dans la cage d’escalier. Une voix d’homme l’engueule en kirghize ou en russe. Je sors pour voir ce qui se passe et lorsque je commence à remonter les escaliers après un dernier hurlement, une porte d’appartement claque, plus rien. Alors qu’en France, Entre 122 et 149 féminicides ont eu lieu en 2019 (2), au Kirghizistan s’ajoute en plus à cela l’enlèvement et le mariage forcé, Ala Kaachu (traduit littéralement « Se sauver en emportant quelque chose qui ne vous appartient pas »). Une fois l’enlèvement effectué, les futurs beaux parents doivent convaincre la femme de se marier ou encore le fait de passer une nuit dans la maison d’un étranger rendra impossible à la femme de revenir auprès de sa famille. Selon les études, il y a entre 20 et 50 % des mariages forcés à la suite d’enlèvement dans le pays (soit entre 10 000 et 16 000 femmes par an). Initialement, cette pratique permettait au jeune couple de s’enfuir volontairement en cas de désaccord de leur union par leurs parents. Quelques centres recueillent ces femmes qui, lorsqu’elles y arrivent, parviennent à s’enfuir de la maison des ravisseurs. (3 et 4)

Ayant obtenu le visa pour le Pakistan, l’ambassade a annulé notre entrevue . Il nous reste les démarches à effectuer pour le visa indien. Il semblerait que Bishkek soit le meilleur endroit avant de traverser la Chine et le Pakistan. Les papiers sont rapidement réglés et en une semaine nous obtenons le laisser-passer (pour plus d’informations, rendez-vous sur les articles Casses-tête Visas Pakistan et bientôt celui de l’Inde).

Fresque murale pour inciter à trier ses déchets – Bishkek
Battles de danse sur fond de RnB local – Bishkek
Respect des anciens et transgression des normes pour les handicapés – Bishkek

Les journées passent et nous nous préparons à rejoindre la ferme au nord-est du pays sur le lac Issyk-Koul où nous avons prévu de travailler pendant trois semaines. Après deux semaines, il est agréable de se sentir à nouveau sur les routes !

Carnet d’adresses Bishkek

  • Pour boire une bonne bière : Saves the Ales ou Craft Bar (légère préférence pour la premier car il propose une jolie terrasse sous les arbres loin du tumulte).
  • Pour manger Thaïlandais : Baan Baan Thaï Café
  • Pour manger un morceau et boire un café : La chaîne Sierra Coffee
  • Pour déguster de la bonne cuisine géorgienne rendez-vous au Café Pur Pur
  • Pour faire ses courses : le grand marché Osh Bazaar à l’ouest et le bazar Alamedin au nord est de la ville.

Itinéraires et photographies

Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2019, venez voir nos photos et retracez la route parcourue en cliquant ici ! Ou bien continuez à nous suivre sur les chemins de France et d’Europe en cliquant là !

Jetez un coup d’œil à notre Carnet de voyage !

Ruelle de quartier – Bishkek
Ruelle de quartier d’habitations – Bishkek

Lectures

      • 1. « Erdoğan inaugure la plus grande mosquée d’Asie centrale au Kirghizistan », Article de Rédaction Media, 2 Septembre 2018 :

    https://www.redaction.media/articles/erdogan-inaugure-plus-grande-mosquee-dasie-centrale-kirghizistan/

2 réflexions sur « Kirghizistan, D’Izboskan à Bishkek, tome 1 »

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