Ouzbékistan aujourd’hui, sable, tourisme et coton

Rarement nous aurons visité un pays où le tourisme est pratiqué de la sorte. Partout à l’ouest nous aurons vu les mêmes échoppes vendant les mêmes babioles, des musées aussi vides que pauvres en profondeur, le tout dans des monuments empreints de majesté témoins d’un passé hors du commun. L’Ouzbékistan s’est perdu dans le siphon du tourisme de masse qui est apparu en un claquement de doigt. De cités légendaires, nous avons basculé à Disneyland.

De la terre des caravanes à la terre brûlée

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Tour de la citadelle de Kunya-Ark. Les instagrameurs se ruent lors du coucher de soleil pour y faire la pose – Khiva

Héros sanguinaire turco-mongol, Tamerlan aurait causé la mort de 1 à 17 millions de personnes selon les sources au XIVème siècle (ce qui en soit n’est pas anodin)(1) ! Sa figure est utilisée par les gouvernements successifs depuis la chute de l’Union soviétique pour forger une identité nationale, qui comme toutes les frontières actuelles d’Asie centrale ne sont que des inventions de Joseph Staline et de l’administration de l’URSS. À défaut de cohérence ethnique ou géographique, les ouzbeks se composaient en 92 tribus à leurs origines et se répartissaient dans toute la région. Le pays compte aussi des kirghizes, des afghans, des russes, des turkmènes, des tadjiks, des tatars, des kazakhs, des karakalpaks ou encore des coréens (déportés par ordres de Staline depuis la Sibérie orientale vers l’intérieur de l’Empire). Les frontières actuelles regroupent grossièrement les khanats (Qu’Est ce que c’est?) de Khiva, de Khokand, de Boukhara et une partie de la Transoxiane. En 1867, les russes arrivent dans la région de l’Ouzbékistan et implantent Tachkent comme capitale du Turkestan tsariste.

Depuis cette période le pays s’est transformé, collectivisé, le pouvoir central spécialise la région dans la production de coton, « l’or blanc ». Une grande partie de l’agriculture se tourne vers la fibre pour répondre aux besoins textiles de l’Union soviétique. Depuis lors, rien n’a vraiment changé et une grande partie de l’économie se concentre toujours sur le précieux fil, l’Ouzbékistan en est le 6ème producteur mondial et il représente 20% des exportations (2)(3). Comme chez le voisin turkmène, cela pose des problèmes graves en termes de ressources hydriques et environnementaux dans ce pays à majorité désertique, de travail forcé ou de travail des enfants (1,4 millions d’enfants sont exploités dans les champs de coton).

Depuis la mort de l’autocrate Islam Karimov en 2016, le pays ouvre grand ses portes au tourisme international grâce à son successeur, Shavkat Mirziyoyev, élu démocratiquement (avec plus de 88% des suffrages tout de même, et ancien premier ministre de l’ancien dictateur). Ce sont ainsi quarante pays exemptés de visas qui peuvent désormais visiter le pays (4). Cinq sites historiques sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et trente sont sur la liste indicative nationale (5). Depuis, le tapis rouge est déroulé aux étrangers pour faire affluer les devises. La monnaie est encore instable, et jusqu’en 2013 il fallait encore venir avec un sac de courses pour échanger de l’argent en prévision de la réception de quantités astronomiques de coupures de 1000 soms (le plus gros billet d’alors pour un taux de change de 1€ pour 1000 soms…). Malgré les nouveaux billets allant jusqu’à 100 000 soms, le billet de 1000 est encore bien présent !

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Parois de la madrassa Tillya-Kori – Samarkand
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Balles de coton et son vendeur presque majeur ! – Marguilon

Disneyland

Please buy, please buy, very good quality, good price! – Entendu toute la journée.

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Étales touristiques dans la rue principale d’Itchan Kala. Toutes vendent les mêmes choses, bien souvent les produits sont manufacturés en Chine. – Khiva

Après la lecture de récits d’aventurier comme ceux de Sylvain Tesson, l’Ouzbékistan de l’ouest n’est pas du tout le pays « ami du voyageur » que nous attendions. Il est aujourd’hui devenu la destination du tourisme organisé français, italien ou encore allemand qui veut goûter à la grandeur architecturale de l’Orient sans pour autant se rendre en Iran. Passage obligé de nombreux vagabonds vers l’est, on croise de nombreux déçus sur la route tant le pays est devenu cher et standardisé par et pour ce tourisme mondialisé.

Le pays coche les cases pour appâter les étrangers : café à emporter dans un gobelet en carton et son bouchon buveur, des bières « artisanales », vélo pousse-pousse, le fameux bus « City Tour » rouge, une police dédiée aux touristes, tous ces souvenirs qui n’ont rien de local, l’éternel t-shirt « I ❤️ ici» ou le chapeau traditionnel qui devient une raillerie pour le voyageur de passage. Comme partout l’argent modifie l’état d’esprit, les habitants deviennent désagréables et les marchands arrondissent au supérieur quant ils vous rendent la monnaie.

Le racket des touristes est organisé à l’échelle étatique : il n’y a pas de visa pour les français, mais lors du départ, il est nécessaire de justifier de nuitées à l’hôtel, au moins toutes les 72 heures (cette politique devrait prendre fin selon les volontés affichées par le président). Il n’est donc pas possible pour le moment de faire un mois de camping, de camping car ou de dormir chez l’habitant dans le pays, sous réserve de se voir infliger une « taxe spéciale » à la sortie. Comme partout, les hôteliers sont de mèches avec les taxis pour fixer des tarifs spéciaux et ils sont particulièrement véhéments dans le pays. Nous avons été emmenés à Bukhara par des turkmènes rencontrés lors du passage frontière et ils nous ont fait passer pour des spécialistes européens du gaz travaillant avec eux pour ne pas se faire ennuyer. Les taxis nous ont tout de suite sauté dessus en nous demandant où nous travaillions pour confirmer la version (peu crédible) donnée par notre conducteur ! Il est difficile de les blâmer car tout le monde souhaite avoir de l’argent et que nos sociétés occidentales font exactement la même chose. Si nous nous sommes retrouvés à voyager pendant ces quelques mois, c’est que nos revenus d’occidentaux nous le permettent, et c’est logique qu’ils donnent envie à ceux qui ont moins.

Attention s’il vous prend l’envie de faire appel aux services d’un guide. Plusieurs fois nous nous sommes retrouvés à côté de guides improvisés qui racontaient quelque chose de différent de ce que nous avions lu sur un livre ou sur internet. Un d’eux montre différentes cartes géopolitiques de couleurs et dit « Different, different » dans un anglais douteux. La perle étant « Néandertal était mi-homme, mi-bête », nous savons aujourd’hui que chacun de nous à environ de 1 à 4% de gènes d’homo neanderthalensis (6), pas très sympathique pour l’ancêtre !

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Salle de prière de l’impressionnante mosquée Bibi-Khanym, édifiée sous le règne de Tamerlan pour sa favorite – Samarkand
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Un des rares bâtiments sans échoppe touristique en son sein – Madrassa Kutlug-Murad Inaka, Khiva
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Rue menant au Tach Khaouli, palais du Khan de Khiva – Khiva

L’authenticité se trouve à l’est

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Musée de l’histoire de l’Ouzbékistan construit sous l’ère Brejnev – Tachkent

Malgré ce cauchemar touristique de l’ouest, nous avons découvert deux Ouzbékistan, à partir de Tachkent, le tourisme s’essouffle et la vie, la vraie, reprend. La capitale porte les stigmates de toutes métropoles soviétiques et par la suite de son dictateur mégalomaniaque, mais elle est plus authentique, plus ouzbek. Très russe dans sa population, les activités sont occidentales et rassurantes pour le voyageur (bar à bières, cafés, sushis, etc.).

Dans la vallée de la Ferghana c’est un autre pays, resté à l’abri de ses montagne. La région n’a pas vraiment pris le train de la « modernité ». Sur 18 000 kilomètres carrés se concentrent plus de six millions d’habitants, soit 21% de la population sur seulement 4% du territoire ouzbek. Coincée entre les montagnes de toutes parts, la Ferghana est une bande de terre hyper-active avec des industries traditionnelles et une agriculture très développée. Coutelleries, porcelaines et manufactures de tapis, la vallée est riche en savoirs-faire traditionnels mais aussi en gisement de sulfure, fer, gypse et charbon.

Un islam modéré est pratiqué par les habitants. Croyants pour la plupart, il n’en reste que les extrémistes sont rares malgré quelques courants proche du wahhabisme. Les traditions sont très ancrées et certaines familles vont encore aux bains turcs pour se laver à défaut de salle de bain (nous avons pu vivre cela dans l’ouest de la Ferghana).

Il aura fallu visiter une partie de l’est de l’Ouzbékistan pour retrouver de la vie et une âme ouzbek. En l’espace de quatre années seulement, l’Ouzbékistan s’est imposé sur la carte touristique mondiale. Les ambiances de l’ouest laissent un goût amer. Le plus choquant a été de voir que les échoppes vendant des pacotilles se trouvaient par douzaine à l’intérieur même de bâtiments somptueux parfois classés UNESCO. L’histoire fascinante du pays, et de la région, est masquée sous une couche de vernie et il est un sport intellectuel que de chercher la vie véritable dans ce pays.

Nous prendrons bientôt le temps de discourir plus en profondeur de tourisme et de la notion de durabilité, si elle en est dans ce cas précis, dans une prochaine série d’articles.

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Mine de charbon pratiquée en « mountaintop removal » – région d’Angren
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Atelier des tapis, une partie des ouvrières sont en situation de handicap et l’atelier leur permet d’être réinsérées – Soierie de Marguilon

Itinéraires et photographies

Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2019, venez voir nos photos et retracez la route parcourue en cliquant ici ! Ou bien continuez à nous suivre sur les chemins de France et d’Europe en cliquant là !

Jetez un coup d’œil à notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. « Histoire de l’Ouzbékistan », http://www.wikipedia.org, https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l%27Ouzb%C3%A9kistan
  2. « Le Dessous des Cartes des Nouvelles d’Ouzbékistan », Arte, https://www.youtube.com/watch?v=COJqyOw2jNc
  3. « Coton », http://www.wikipedia.org, https://fr.wikipedia.org/wiki/Coton#Le_coton_en_Ouzb%C3%A9kistan
  4. « L’Ouzbékistan fait le pari du tourisme », France 24, 10 mai 2019, https://www.youtube.com/watch?v=StZvHk7xKPc
  5. « Uzbekistan », http://www.whc.unesco.org, http://whc.unesco.org/fr/etatsparties/UZ
  6. Belnet F., « Sapiens s’est bien métissé avec Néandertal en sortant d’Afrique », http://www.hominides.com, 06/10/12, www.https://www.hominides.com/html/actualites/adn-neandertal-dans-sapiens-0303.php

Pour aller plus loin

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