Turkménistan, une traversée en cinq jours

Nous sommes accueillis par le portait du président, Gurbanguly Berdimuhamedov. Sur fond vert et tout sourire. Les gardes peu sympathiques vérifient nos passeports. Ils les tournent dans tous les sens pour essayer de lire les mots inscrits au-dessous du film coloré qui recouvre la première page. Et lorsqu’il s’agit d’écrire les trois prénoms de Julien, cela embarrassent beaucoup les gardes au poste frontière !

  • « Quel est votre nom ? » Lui demande un militaire
  • « Je m’appelle Julien, Robert, Marie-Armel, mon nom de famille est Terrisse. J’ai trois prénoms mais vous pouvez juste écrire Julien Terrisse c’est suffisant. » Répond Julien.

Il écrit alors sur son grand livre, Terrisse comme prénom et Marie-Armel comme nom de famille…

Une garde turkmène en habit traditionnel nous emmène dans une salle remplie de vieux coffres. Nous lui donnons l’argent demandé à l’entrée du territoire. En sortant, nous devons attendre un bus, il n’est pas possible de partir par nos propres moyens, les militaires nous interdisent de sortir de l’enceinte. Lorsque le bus démarre, nous ne sommes pas nombreux, mais tout à coup ce dernier recule pour s’arrêter devant un grand portail qui s’ouvre et un flot de turkmènes s’y engouffrent. Les femmes portent la tenue traditionnelle et de nombreux sacs volumineux. L’ambiance dans le bus est animée, toutes ces couleurs et ce bruit nous rendent heureux. Les bras chargés de marchandises iraniennes obtenues à bas prix, elles nous sourient. Brillants de mille feux, ces larges bouches sont remplis de dents dorées. Par chance, Julien échange avec son voisin, Ahmed, qui nous emmènera directement à Ashgabat. Nous descendons du bus, il nous demande nos prénoms. J’ai de la chance, mon prénom est commun à l’international mais pour Julien c’est encore une autre affaire. Un jour en Turquie un de nos chauffeurs l’avait appelé « Georgia ». Ahmed entend son prénom et lui dit « Julienne, ce n’est pas un prénom de femme ça ? ». Nous en rions toujours beaucoup car chacun trouve sa variante et y va de son petit commentaire. Quant au mien, bien qu’il soit connu, tout le monde pense que son pays l’a inventé « Sarah, c’est un prénom iranien ! » , « C’est un prénom pakistanais ! » , « C’est un prénom turc ! ». Nous faisons souvent remarquer que ce prénom est autant juif qu’arabe, autant hébreu qu’iranien.

Lorsque nous passons devant les équipements des récents jeux asiatiques, nous demandons à Ahmed s’il aime son président, il nous répond en faisant la moue.

Au Turkménistan, les femmes n’ont pas le droit de conduire elles doivent donc avoir soit un mari, un fils ou de l’argent. Le gouvernement a fait appliquer cette règle suite à l’interprétation de statistiques. Les dirigeants du pays se sont appuyés sur ces dernières qui montreraient avec évidence que les femmes sont principalement responsables des accidents (1).

Elles sont pour la plupart habillées traditionnellement, de longues robes de couleur vives, rose, rouge ou carmin, plastron brodé sur la poitrine, petit chapeau assorti et une ou deux nattes couleur de geai tombant sur leurs reins. Les femmes mariées sont enturbannées et leurs cheveux cachés sous un tissu assorti à leurs robes. Rares sont celles qui sont habillées à l’occidentale ! Pour les hommes c’est une autre affaire, tout le monde est en jean et en t-shirt.

Nous arrivons jusqu’à l’hôtel. Nous n’avons pas vraiment le choix. Moins d’une dizaine d’hôtels sont disponibles pour accueillir les étrangers. Un seul nous semble abordable, nous paierons une chambre double « deluxe » avec une salle de bain, sale et sans fenêtre pour plus de 30 euros. Dans un pays comme le Turkménistan, les prix réservés aux touristes sont souvent multipliés par vingt et l’autre option consiste à nous rendre dans des hôtels trois à cinq étoiles (soit plus de 90 euros la chambre). Le camping n’est pas permis, il fait 50 degrés et nous avons déjà ratissé l’application nous permettant de rencontrer des locaux. Cela fera l’affaire…

La capitale ressemble à une ville soviétique aseptisée. Les immenses avenues propres sont surdimensionnées, les bâtiments sont très grands, couverts de marbre et la plupart des toits sont dorés. Dans ces rues quadrillées et désertes, seules l’armée et la police sont visibles. Partout, les forces de l’ordre sillonnent la ville. Nous n’avons pas le droit de prendre des photographies mais nous dérogeons à cette règle dès que possible. Pendant nos visites, nous jouerons au jeu du chat et de la souris avec les militaires et les policiers, l’objectif sera de dégainer nos téléphones portables sans se faire repérer. Il est difficile de trouver des chiffres concernant le nombre de personnes travaillant réellement dans la police ou dans l’armée. Mais lors de nos échanges avec les locaux, tous nous ont dit que les chiffres officiels serait très élevés.

Longer les bâtiments présidentiels nous est interdit mais il sera possible de visiter le reste de la ville. Des portraits du président sont partout, un signe de la main, sur un cheval, sur un vélo… Le président se veut sportif. Les chevaux sont la fierté du pays et il est possible d’acheter des livres ou des posters dans n’importe quelle librairie ! Une grande statue composée d’immenses chevaux trône fièrement en bout de place. Dans la boutique de l’université, il y a quelques livres mais surtout celui écrit par l’ancien président, le Ruhnama, que les élèves devaient apprendre par cœur à l’école, ou les livres du nouveau président sur le cheval national. De la grande littérature !

Les universités, les ministères, les bibliothèques, tout est de marbre, tout brille mais la ville est vide. Personne ne se promène, les rues sont vides à l’exception de certains policiers qui attendent sous les arbres ou aux intersections. Certains font l’école buissonnière et s’accordent une sieste sur un banc. Il fait chaud et dans « le parc de l’inspiration » l’ombre y est rare. À l’exception des nettoyeurs de la ville, munis de si grands balais que l’on pourrait croire qu’ils vont s’envoler avec, il n’y a personne dans les rues. Il n’y a pas d’enfant, pas de cri, personne ne mendie, rien n’est vendu dans la rue… Bien que le Turkménistan possède une frontière commune avec l’Afghanistan, il semblerait que l’entrée dans le pays pour les réfugiés afghans soit difficile et les conditions de vie encore plus. Par proximité de culture ou de langue, beaucoup d’entres eux se dirigent vers l’Iran et le Pakistan.

Les lieux vivants sont le bazar et la gare. L’architecture du marché est un peu différente de celle du reste de la ville, grande couverture blanche posée sur de hautes colonnes. Au-dessous, comme dans tous les anciens marchés soviétiques, les stands regroupés par genres se succèdent. Contrairement au bazar iranien, il n’y a pas uniquement des échoppes mais également un hall central regroupant différents commerçants. C’est ici qu’il est possible de changer de l’argent au marché noir. Nous entrons dans un magasin, les vendeurs nous indiquent un homme parmi les stands. Ce dernier nous roulera sur le taux de change mais il s’agit de notre seule option.

La gare est aussi impressionnante. Deux grands bâtiments sont côte à côte. À l’intérieur, tout est de marbre et la hauteur sous plafond est d’au moins 6 mètres. Des hommes et des femmes s’amassent pour acheter les billets, tout le monde joue des coudes pour essayer d’atteindre le guichet. À l’extérieur, les turkmènes attendent leurs trains sous un grand auvent en plastique.

En nous promenant dans la ville, nous avons vu des quartiers d’habitation. Bâtiments délabrés datant de l’ère communiste où la population s’entasse encore aujourd’hui. Habituellement, les habitants ont chacun un lopin de terre donné par l’État pour permettre d’y faire construire leur maison et de faire pousser quelques légumes. Une fois que les enfants sont grands, les parents doivent trouver un moyen pour faire construire à leur tour une maison pour leurs enfants. Soit sur le même terrain, soit s’ils en ont les moyens, en achetant une autre parcelle. Davud, un des locaux rencontrés, nous raconte que c’est le point positif du pays, l’accès à la propriété. Pour les immeubles, c’est différent. La plupart des familles logées sont pauvres et n’ont pas la même possibilités financières. Les conditions d’habitation sont précaires. Elles ont souvent fait la demande pour quitter ces logements mais le gouvernement ne répond pas à tout…

Un des lieux les plus internationaux d’Ashgabat est le Grand Hôtel. En plus d’avoir internet, il dispose d’un bar et d’une piscine. Nous irons à deux reprises goûter une bière fraîche après un mois d’abstinence iranienne et profiter de la connexion pour envoyer quelques nouvelles.

Immatriculées en Angleterre, en Pologne ou encore en Italie, de nombreuses voitures de rallye sont à l’arrêt sur le parking de l’hôtel. Il s’agit du mongol rallye. Ce rallye à vocation humanitaire a pour objectif de relier l’Europe à la Russie orientale à bord d’une voiture dont le moteur ne doit pas dépasser 1,2 litres, sans assistance, en l’espace de quelques semaines voir quelques mois pour certains. Les voitures sont certaines fois déguisées. Auparavant, la ligne d’arrivée était la Mongolie. Une fois arrivés à destination, les participants laissaient leur véhicule dans le pays et chaque année des centaines finissaient par s’y entasser. N’ayant pas les moyens d’évacuer toutes les carcasses européennes, la Mongolie a désormais fixé des taxes très élevées (6000$) pour qui souhaiterai laisser son épave à bout de souffle.

Deux jours après notre arrivée, nous prenons un train de nuit qui traverse le pays du sud au nord. Les quelques paysages aperçus sont plats et désertiques. Pour une fois que personne ne nous l’interdit, nous jouons aux cartes ! Une femme cinquantenaire vient nous parler, elle est professeur d’anglais et elle est contente de pouvoir pratiquer. Elle porte l’habit traditionnel et elle en est fière. Nous parlons un peu de tout et elle nous dit qu’elle adore la musique française. Elle nous fait alors écouter la chanson « Toi et moi » du groupe Paradis, musique pop sortie en 2016 qui passait en boucle dans certains bars lorsque nous avons quitté Paris. Comment a-t-elle découvert cela ? Nous nous attendions plutôt à entendre Edith Piaf, Aznavour ou encore Johnny. Elle descend à Mary, ville à mi-chemin, et nous explique que le couvre feu de 23 heures ne l’empêche pas de rentrer chez elle.

Nos voisins de cabine sont gentils bien que nous ne les comprenions pas. Ils ont ronflé à s’en décrocher la glotte et n’ont pas été très silencieux à leur départ matinale de 3 heures du matin. Mais ceux qui les ont remplacé en ont fait tout autant. Mes remarques n’ont servi à rien… Je m’y suis habituée. Dans les attributions des rôles, Julien a celui du logisticien et de mon côté, je dirai que je suis plutôt la « chienne de garde ». Je demande de baisser le volume sonore, je tente de faire respecter notre place dans les files d’attente, de négocier les prix…je revendique en somme. Mes origines sudistes me permettent de défendre notre part du gateau assez facilement, bien qu’une femme aux abois surprenne souvent la gente masculine dans ces pays où les codes sont bien différents. Mais contrairement à la France, je n’ai jamais eu une seule remarque sexiste, sans doute l’avantage d’être étrangère…

Nous arrivons à Turkmenabat au petit matin. Le soleil est déjà chaud et haut dans le ciel, nous nous empressons de rejoindre Davud. Nous l’avons rencontré sur internet, il nous accueille pendant trois jours chez sa famille.

Nous sommes très bien reçus et avons beaucoup de chance. Sa mère et sa cousine nous cuisinent de bons petits plats. Davud a obtenu une bourse d’étude, il devrait s’envoler pour la Californie en septembre. Il passe ses journée à lire et travaille également à mi-temps. Les journées sont très chaudes et tranquilles, nous sortons en soirée lorsque l’air devient à nouveau respirable. Le père et le cousin de Davud travaillent tous les deux pour une entreprise chinoise (voir l’article de Julien Turkménistan: Politique du mirage de sable). Quant à Adelia, sa mère, elle possède une bijouterie qu’elle ouvre quand elle le souhaite. Les femmes ne portent pas les habits traditionnels. Elle nous explique ne pas aimer le porter, cela fait ringard. Sa cousine a deux enfants. L’une est à la crèche, l’autre est encore bébé. Durant l’absence des maris, les deux femmes s’entraident. La fille aînée est presque complètement rasée, Davud nous explique qu’il y a plusieurs raisons à cela. La première serait esthétique, il s’agirait de faciliter la pousse des cheveux. Les petites filles sont alors rasées presque à blanc jusqu’à l’âge de 5 à 7 ans ensuite les cheveux ne seraient plus coupés. Cette technique permettrait aux jeunes filles d’avoir de beaux et longs cheveux soyeux. La deuxième raison serait pratique, lorsqu’il fait 50 degrés pendant près de trois mois de l’année, ne pas avoir de cheveux facilite la vie des parents comme celle des enfants !

Au Turkménistan, il n’est apparemment pas souhaitable de tomber malade. Les médecins seraient peu compétents nous raconte notre hôte. Pour accoucher cela passe encore, mais pour un cancer ou une opération lourde il est préférable de partir à l’étranger. L’Iran est l’une des destinations que les turkmènes choisissent pour aller se faire soigner.

Un soir, un autre cousin de Davud nous emmène visiter la ville en voiture. Roulant à toute allure dans les grandes avenues vides, musique à fond, nous apercevons les monuments. Nous mangeons des glaces à la fraîcheur de la climatisation et visitons un grand parc où sont installés des statues de dinosaures. Un autre soir, nous sommes sortis dîner dans le grand centre commercial de la ville. Les visiteurs se retrouvent au dernier étage du bâtiment rutilant dans lequel s’enchaîne des restaurants, la version Turkmène du « Food Court ». Les plats végétariens ne sont pas évidents à trouver. Il y a foule, billards, tables de ping-pong, baby-foot et même quelques jeux de simulation où les enfants s’entraînent à tuer des lions ou des éléphants dans une ambiance safari…

Nos quelques jours au Turkménistan touchent à leur fin. Nous partons la larme à l’œil car nous avons beaucoup apprécié leur compagnie. Arrivés à la frontière, nous attendons des bus, puis des taxis et encore des bus pour enfin rejoindre l’Ouzbékistan…

Sources

1. Isabelle Mandraud,  » Au Turkménistan pas de femmes au volant, ni de voitures noires », Le Monde, 9 Janvier 2018, https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/01/09/au-turkmenistan-pas-de-femmes-au-volant-ni-de-voitures-noires_5239436_3216.html

Bilan

Avec environ 23 euros par jour et par personne soit plus de 90 euros pour cinq jours (en incluant le prix du visa, le forfait téléphonique, les frais d’hébergement, etc.), le Turkménistan est un pays qui n’est pas donné. Le prix du visa de transit avait déjà bien entamé notre budget qu’il est difficile de faire chuter en cinq jours seulement. Le coût d’un billet de train et le prix des courses sur le marché restent très abordables.

Sarah

Bien que les politiciens aient été sans doute « bercés trop près du mur » et qu’ils rendent la vie difficile aux Turkmènes, j’ai apprécié la rencontre avec les locaux et particulièrement avec la famille de Davud. Dans le prolongement de l’Iran, la chaleur était difficilement soutenable et nous avons préféré les transports en commun et les sorties nocturnes. Il est tout de même difficile de se faire une idée du pays en seulement cinq jours et de nuit avec un couvre-feu à partir de 23h !

Julien

Cette visite éclair du pays fut très intéressante et je reste sur ma faim ! Nous avons été accueillis comme des rois dans la famille de Davud et les personnes rencontrées furent toutes sympathiques. Pays de fort contrastes, la traversée en vaut le coup même en cinq jours !

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