Turkménistan : politique du mirage de sable

Ashgabat la démesurée, la capitale de marbre est la vitrine publicitaire des deux dictateurs qui se succèdent depuis l’indépendance en 1991. Le Turkménistan, comme les pays du Golfe, est ce qui advient lorsqu’un pays désertique met la main sur des ressources fossiles. Un mirage apparaît qui ne durera que le temps des réserves…

Du chameau aux derricks

Entre l’Amou-Daria et la mer Caspienne,
Le vent des Turkmènes vient du désert.
Le bourgeon d’une fleur,
La noirceur de mon œil,
Des montagnes sombres viennent le flot des Turkmènes. – Magtymguly Pyragy, philosophe et poète turkmène du 18ème siècle.

La place du cheval est centrale pour le président turkmène – Ashgabat

À l’origine peuplée de tribus nomades d’origine persanes, de religions zoroastrienne ou chamanique, la région est plus tard conquise par des peuples oghouzes. Leur langue fait partie du groupe des langues turciques et ils sont originaires de l’ouest du Turkestan (qui correspond à l’Asie centrale actuelle jusqu’au Xinjiang). Plus tard encore au XIXème siècle, la Russie tsariste conquiert le territoire, puis vient l’URSS au XXème siècle en faisant aujourd’hui ce qu’il est : un pays dont l’histoire contemporaine est forgée par les soviétiques, composé d’une majorité ethnique turkmène de confession musulmane sunnite. Composé de clans aux traditions intrinsèques bien différentes de l’un à l’autre, la notion même de « turkménité » est sujet à débats. Aujourd’hui disposant de frontières hermétiques, il est plus facile de favoriser le concept de nation homogène.

Des statues de Saparmurat Nyazov sont disséminées un peu partout dans le pays – Ashgabat

Politiquement, c’est un véritable roman orwellien. Le premier président de la République turkmène, Saparmurat Nyazov (se proclamant Türkmenbashi, « guide – ou père – des turkmènes ») était un apparatchik, l’ancien Premier Secrétaire du Parti Communiste de la République Socialiste Soviétique (RSS) du Turkménistan. Comme dans d’autre républiques d’Asie centrale, un héro historique est choisi pour souder la nation. Dans ce cas précis, c’est Nyazov qui joua ce rôle, à l’aide d’un culte de la personnalité digne des plus belles heures du stalinisme (statues, monuments, livre, presse lui rendant hommage…). Depuis 2006, son ancien vice-président est devenu nouveau président à vie, par la « force des urnes ». Gurbanguly Berdimuhamedov (dentiste de formation) est réélu depuis avec des scores soviétiques. Selon la CIA, Berdimuhamedov serait le fils illégitime de Nyazov et il s’est débattu « habilement » pour se débarrasser du candidat principal en ligne de succession. Les partis d’opposition sont évidemment interdits et des turkménes continuent leurs luttes en exil pour dénoncer les crimes commis, les opposants au régime affichés dans le pays terminant souvent dans les geôles (1). La corruption est généralisée, de la police (amendes partant dans leurs poches directement), jusqu’au gouvernement évidemment. L’argent des sociétés étrangères ne profite qu’à une petite élite gravitant dans les cercles familiaux et claniques du président.

Parc des 10 ans de l’indépendance et statue de Nyazov – Ashgabat

Avec les 6ème réserves gazière au monde, le pays est assis sur une manne colossale pour sa taille. La Chine est présente dans le pays pour participer à l’extraction du gaz et du pétrole. Elle représente 70% des exportations du pays (2). Ainsi, elle est devenue un employeur important dans les républiques d’Asie centrale à travers plusieurs entreprises d’extraction de matériaux fossiles ou de minerais (terres rares entre autre). Premier importateur du gaz turkmène, c’est 250 milliards de mètres cubes de gaz expédiés vers l’Empire du Milieu via un pipeline ouvert en 2009 passant par l’Ouzbékistan et le Kazakhstan sur plus de 1800 kilomètres. Employeur exigeant mais peu scrupuleux, la China National Petroleum Corporation (CNPC) est présente dans le nord – nord-est du pays et non loin de la frontière afghane. Lors de notre séjour chez une famille turkmène, le fils nous a appris que le père, le cousin et l’oncle étaient tous employés par la compagnie. Cette famille ainsi que d’autres personnes rencontrés en auto-stop et travaillant aussi pour la société, nous ont expliqué ne pas avoir de vacances. Ils travaillaient souvent en rythme alterné, bien souvent deux semaines de repos puis quatre mois de travail, plus les journées d’astreintes sur les sites d’extraction. Zone de matières premières pour la Chine, le Turkménistan devient aussi le fournisseur de son fournisseur : l’armée turkmène a fait l’acquisition de système de défense auprès de la Chine, remettant ainsi en cause les partenariats historiques avec la Russie (3). Pour diversifier ses débouchés, le pays essaie depuis une décennie de construire un gazoduc pour exporter son gaz jusqu’en Inde. La construction du tube se fait à travers l’Afghanistan, le Pakistan et enfin l’Inde, des zones sous tensions qui ne rendent pas le travail évident !

Boulevard du centre ville – Ashgabat

Le pays est le 9ème producteur mondial de coton et son septième exportateur. Des scandales quant à l’usage de travail forcé ou de travail des enfants lors de la récolte refont surface tous les ans. Le gouvernement va jusqu’à forcer des infirmiers, docteurs, professeurs, tous travailleurs du secteur public ou entrepreneurs du privé sous la menace de se voir fermer son affaire (4). 50% des champs turkmènes sont plantés de coton et pour cela, le pays est constamment en conflit avec l’Ouzbékistan par rapport à la répartition des eaux de l’Amou-Daria. Fleuve légendaire de la région et outil primordial de cette culture, le coton est une plante « assoiffée ». Les terres arables sont les propriétés de l’Etat et 70% des terres sont réservées au coton, au blé ou au riz. Les quotas sont définis par la présidence. Sa production agricole ainsi répartie et sans diversification aucune, le pays doit importer une très grande portion de sa consommation. Dans le même temps, cherchant à lutter contre l’affluence de monnaies étrangères sur le territoire national, les importations sont passées de 8,4 milliards de dollars à 2,5 milliards en l’espace de 4 ans (5).

Le Palais présidentiel construit par la filiale turkmène de la société Bouygues – Ashgabat

Comme à leurs habitudes, les pays dits « développés » savent profiter de ce pays aux ressources immenses et la Chine n’est pas seule experte dans ce domaine ! Construite avec l’argent du volatile, Ashgabat permet à des entreprises étrangères peu regardantes de profiter de la manne. Parmis les « bons élèves » du régime (6)(7) :

  • Bouygues Turkmen (filiale turkmène de la compagnie française, BTP et bâtiments majeurs),
  • Rönesans (Renaissance Construction, Turquie, grands projets et pipelines),
  • Kawasaki Heavy Industries (Japon, centrale de liquéfaction du gaz),
  • CNPC (Chine, exploitation gazière avec 70% du total des exportations du pays)
  • ENI (Italie, champs pétrolifères de Burun).

Avec plus de 64 bâtiments d’importances construits dans le pays sur plus de 2 décennies (nouveau palais présidentiel, mausolée, statues du précédent président, mosquées, banque centrale, bâtiments ministériels, hôtels…), la filiale de Bouygues Turkmen est la championne incontestée de la République. Ce n’est pas sans poser des questions d’éthique et de gros sous (lire le témoignage de l’ancien de Directeur Général du groupe pour le pays – affligeant d’honnêteté et de candeur – ainsi que visionner le portfolio du Monde Diplomatique sur les ouvrages réalisés par Bouygues au Turkménistan). Le géant français a su se mettre les dirigeants successifs dans la poche et profiter de leurs largesses (8)(9).

Vivre le Turkménistan

– C’est un peu une dictature chez vous non ?
– Oui, dictature, c’est ça voilà ! – Entendu chez l’habitant

Or, marbre et vide – Ashgabat

Ashgabat, c’est l’image que l’on se faisait de Pyongyang, peu de voitures dans des immenses avenues neuves et peu fréquentées, des allées qui mènent de rien à rien, d’immenses bâtiments sans vie. C’est la capitale du vide. Derrière les façades de marbre rutilant, il reste l’héritage soviétique et les mikrorayons croulants sont cachés dans des allées reculées. Le commun des mortels continu d’être logé dans ces habitats pas entretenu des années soixante. Ces nababs de présidents ont judicieusement choisi le blanc comme couleur emblématique de leurs bâtiments dans cette fournaise désertique, cela évite d’absorber (un peu) trop de chaleur… Contrairement à la majorité des pays musulmans où bien souvent la vie est très présente dans les rues avec une ambiance de bazar permanente, dans la ville règne le calme et le silence. La peur de la répression doit agir, les caméras sont fréquentes et les langues restent de marbre. Il est difficile de parler ouvertement de politique, bien que les critiques sous-jacentes émanent de nos discussions. Et en ce qui concerne leur pays, Les turkmènes sont un peuple fier de leur histoire et de leurs traditions.

Mikrorayons du centre ville – Ashgabat
Les habits bariolés des femmes turkmènes – Frontière turkmène

90% des travailleurs sont logiquement fonctionnaires du fait du contrôle exercé par l’état sur tous les domaines. 48% de la population active travaille aux champs et officiellement moins de 4% de la population reste sans emploi (10), ou 60% en 2004 selon la CIA ! Malgré l’ancienneté de ces statistiques, lors de nos échanges avec la population nous avons entendu à de nombreuses reprises qu’ils n’avaient pas de travail. Au vue du nombre, nous serions plus à même de croire les chiffres de nos amis de la CIA… L’institut de la statistique étant un organe récemment créé par le gouvernement Berdimuhamedov, au mieux les chiffres sont maquillés, ou relèvent tout simplement de la magie (le gouvernement turkmène envoie les statistiques au Fond Monétaire International et les chiffres sont publiés à l’étranger sans vérification par des organisations tierces)(11). Le taux de chômage est abyssal chez les jeunes, 7% seulement auraient un emploi selon le Fond Monétaire International et 30% de la population vivrait sous le seuil de pauvreté (1). Officiellement, des statistiques sur le chômage n’existent pas puisque ce dernier n’est pas censé exister, comme à l’époque soviétique. Nous avons discuté avec une professeure d’anglais, qui n’avait jamais parlé en anglais avec d’autres personnes que ses élèves ET encore moins avec des étrangers. Son salaire est de 2000 manats après 20 ans d’expérience (soit 510€ au cour international ou 111€ au marché noir pour l’échange de devises pour les touristes). Le salaire moyen en 2012 est de 943 manats (soit 237€ ou 51€ au marché noir).

Gulistan bazar – Ashgabat

L’inflation est galopante, 300% rien qu’en 2018 (5) (ou encore une fois 8% selon la statistique officielle !). Les denrées essentielles sont de plus en plus onéreuses pour les turkmènes. Nombre d’entre eux traversent les frontières quotidiennement pour acheter des produits dans les villes frontalières d’Iran et d’Ouzbékistan et les revendre trois ou quatre fois le prix au Turkménistan. Des turkmènes vont travailler sur les champs gaziers et pétroliers de l’Ouzbékistan, leur expérience est prisée compte tenu des activités principales de leur pays. Ils gagnent entre $3000 à $4000, payés en dollars, et sont souvent salariés de la CNPC ou la China National Logging Corporation (CNLC International), compagnie nationale chinoise de pétrole et gaz ainsi que la compagnie d’exploration et activités liées au pétrole respectivement.

Quant aux écrits, le gouvernement commence à revenir en arrière sur la Bible du précédent président : le Ruhnama. En effet, la lecture du livre était rendue obligatoire par des tests lors d’entretiens d’embauche pour des postes dans la fonction publique, pour passer son permis de conduire ou encore entrer l’université. Nyazov a annoncé en mars 2006 qu’il avait même demandé à Dieu que chaque personne lisant le Ruhnama trois fois aille directement au paradis. Depuis 2013 et avec l’arrivée au pouvoir de Berdimuhamedov, la connaissance du livre par cœur n’est plus un pré-requis… Pour être remplacé par ses propres livres, portant pour une écrasante majorité sur le cheval turkmène, joyaux du pays.

Dans les ruelles de Türkmenabat, loin de l’opulence

Comme en Arménie, en Géorgie et dans l’ancien bloc socialiste, les éternels jeux soviétiques sont encore là ! Moins décrépits qu’en Arménie, l’argent du gaz permet les achats du dernier cri, du plus beau et du plus grand. Ce n’est plus une petite fête foraine de quartier mais alors d’immenses parcs d’attractions flambant neufs, des dinosaures à l’échelle 1:1 (le dinosaure est également une des fiertés nationales notamment par la présence d’empreintes dans les montagnes de Kugitangtau, unique au monde de par leur nombre) et des glaces à gogos.

Gare ferroviaire d’Ashgabat

Il est difficile de dresser le portrait d’un pays traversé en cinq jours. La capitale, Ashgabat, est une vitrine flamboyante construite à l’aide de l’argent du gaz pour satisfaire les délires mégalomaniaques de ses deux présidents. Le reste du pays ressemble à tout autre ex-satellite soviétique : des barres d’immeubles grisâtres et vieillissantes ainsi que des marchés couverts. À part l’image que renvoie la capitale, le reste du pays est pauvre et oublié du centre qu’est devenu Ashgabat. Après cinq jours au Turkmenistan, c’est un petit goût de reviens-y qui nous reste en bouche tant nos rencontres furent agréables et ce que nous avons vu unique. Comme dans beaucoup d’endroits, il est triste de voir un pays sombrer entre les mains de quelques politiciens égocentriques rendus fous par le pouvoir et de constater les appétits des sociétés étrangères piller les ressources.

Parc des 10 ans de l’indépendance, pas âme qui vive – Ashgabat
Institut Militaire, Maison des Officiers – Ashgabat

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Lectures et autres sources

Parmis les sources, nombreuses proviennent d’un même journal tant le sujet ne passionne pas les masses. Le site Turkmenportal est un organe de propagande du gouvernement turkmène.

  1. « Turkmenistan », http://www.ciaworldfactbook.us, https://www.ciaworldfactbook.us/asia/turkmenistan.html
  2. « Economy of Turkmenistan », http://www.wikipedia.org, https://en.wikipedia.org/wiki/Economy_of_Turkmenistan
  3. Marc JULIENNE, « La Chine en Asie centrale, un nouvel acteur de sécurité en zone d’influence russe », 14 février 2018, http://www.diploweb.com, https://www.diploweb.com/La-Chine-en-Asie-centrale-un-nouvel-acteur-de-securite-en-zone-d-influence-russe.html
  4. « Turkmenistan’s forces labour problem », http://www.cottoncampaign.org, http://www.cottoncampaign.org/turkmenistans-forced-labor-problem.html
  5. Sam BHUTIA, « Turkmenistan is suffering an economic crisis of is own making », 6 septembre 2019, http://www.eurasianet.org, https://eurasianet.org/turkmenistan-is-suffering-an-economic-crisis-of-its-own-making
  6. « Turkmenistan: what a bunch of crop », 22 octobre 2019, http://www.eurasianet.org, https://eurasianet.org/turkmenistan-what-a-bunch-of-crop
  7. « Italy expect a visit of the president of Turkmenistan », 28 septembre 2019, http://www.turkmenportal.com, https://turkmenportal.com/blog/21966/in-italy-expect-a-visit-of-the-president-of-turkmenistan
  8. David GARCIA, « Bouygues, le bâtisseur du dictateur », mars 2015, http://www.monde-diplomatique.fr, https://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/GARCIA/52697
  9. Aldo CARBONARO, « Dans l’ombre d’un satrape », mars 2015, https://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/CARBONARO/52755. Les mémoires du DG du groupe Bouygues pour le Turkménistan.
  10. H. PLECHER,« Unemployment rate in Turkmenistan 2018 », 17 septembre 2019, http://www.statista.com, https://www.statista.com/statistics/809041/unemployment-rate-in-turkmenistan/
  11. Sam BHUTIA, « Turkmenistan rosy economic reports are unreliable », 23 October 2019, http://www.eurasianet.org, https://eurasianet.org/why-turkmenistans-rosy-economic-reports-are-unreliable

Pour aller plus loin

    « Turkmenistan: A grain of untruth », 28 mai 2019, http://www.eurasianet.org, https://eurasianet.org/turkmenistan-a-grain-of-untruth

      John OLIVER, « Gurbanguly Berdimuhamedov: Last Week Tonight work John Oliver », https://youtu.be/-9QYu8LtH2E (vidéo). Un portrait au vitriol du dictateur, hilarant mais affligeant lorsque l’on se rend compte que ce personnage existe.

        Riad SATTOUF, « Jacky au royaume des filles » (film), 2014. Comédie satirique française, une dictature gynocratique et soviéto-fasciste, l’atmosphère est décadente et absurde, rappelant furieusement des dictatures et dictateurs aux lubies ridicules de ce monde.

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