Arménie, de Dilijan à Erevan, tome 2

Une belle randonnée, des paysages magnifiques et une générosité arménienne abondante, nos premiers jours en Arménie furent bien remplis

Épuisés, nous rejoignons la ville de Dilijan en taxi. Nous y séjournons près d’une semaine où nous nous menons une vie simple, ponctuée de lecture et d’écriture. Quoi qu’un peu dépressive, notre logeuse arménienne est gentille et nous rencontrons également quelques européens de passage à l’hôtel où nous pouvons également cuisiner, détail qui importe lorsque le voyage s’allonge ! Nous en profitons pour effectuer notre demande de visa iranien sur internet. Dans une vieille bâtisse brejnévienne au bout d’un couloir, se trouve le seul photographe des alentours. Pour quelques drams, il nous tire le portrait.

Dilijan est une ville aux allures soviétiques marquée comme tant d’autres cités arméniennes. Elle a cependant la particularité d’être située au beau milieu d’une forêt attirant les sportifs et les amateurs de nature. Cafés et restaurants tendances, la mode russe donne le ton. Les bâtiments s’étendent sur les bords du fleuve.

Le dernier soir, Julien passe sa main sur ma hanche et sent quelque chose. Une croûte d’une énième morsure de puce ? Un grain de beauté ? Ni une ni deux, sans réfléchir, ni même regarder, je tire dessus. C’était une tique… pas très grosse et sans doute installée depuis peu, nous la cherchons longtemps sur le sol sans succès. Après avoir désinfecté la morsure, nous repartons le lendemain pour une randonnée en direction du sud-est vers la ville de Gosh.

Les paysages sont beaux, composés de vastes sous-bois verdoyants, d’innombrables grenouilles curieuses et d’une multitude de cours d’eau limpides. Les pluies de ces derniers jours complexifie la randonnée et nous avançons péniblement sur des chemins dont nous perdons souvent la trace. Les herbes hautes montent jusqu’à la taille, voir aux épaules pour ma part, et les moustiques nous assaillent sans répit. Apparement, les tiques sont très nombreuses en cette saison, j’espère que celle d’hier sera la seule et l’unique. Rincés, nous terminons notre journée dans un hôtel au pied d’un monastère. Au vu de la météo et surtout de l’état des sentiers, nous décidons de rebrousser chemin le lendemain et rejoindre le lac de Sevan au centre du pays par la route.

Monastère de Gochavank

Enthousiastes de reprendre l’auto-stop, tendre le pouce à nouveau est un plaisir. Une voiture nous descend jusqu’en bas de la montagne puis un deuxième conducteur s’arrête et nous emmène. Quelques kilomètres avant d’arriver à Dilijan, Ardo dépose Zardin, sa mère, qui était avec nous. Il continue son chemin et récupère sa tante. Il fait demi-tour et attend Zardin. Il l’appelle plusieurs fois, nous attendons plus de trente minutes dans une atmosphère étouffante de chaleur que la femme âgée revienne à la voiture. Ensuite, n’arrivant plus à démarrer, Ardo se met à faire une marche arrière sur le trottoir espérant que le moteur réponde. Je me retourne et voit le lampadaire se rapprocher à vitesse grand V. Avant que nous n’ayons pu dire quoi que ce soit, un grand bruit fracassant nous indique que la voiture a percuté l’obstacle… nous sommes tous sortis pour constater les dégâts. Il est impossible d’ouvrir le coffre dans lequel se trouve nos sacs, ce dernier s’est enfoncé pour embrasser le poteau. La mère hurle et houspille son fils, la tante passe ses mains sur son visage. À la suite de nombreuses manipulations, la malle accepte finalement de relâcher les otages. Cette péripétie n’est pas sans me remémorer un fameux matin où j’ai embouti la voiture de ma mère en reculant dans la jardinière des voisins. Cette dernière agitant ses bras, moi qui pensais que c’était pour me dire au revoir…

Aidé par d’autres arméniens, la voiture a bien voulu redémarrer en descente, tout le monde remonte, Ardo, Zardin, la tante, Julien et moi. Quelques mètres plus loin, le conducteur s’arrête… Visiblement le coffre est mal fermé. Pour ne pas éteindre le moteur, il sert le frein à main et demande à sa mère qui est assise sur le siège passager, l’aileron cassé en main, d’appuyer sur l’accélérateur avec cet outils de fortune. Plus que quelques kilomètres avant d’atteindre notre but… dans ces situations les secondes semblent s’écouler à la vitesse des heures et le voyage prend des airs surréalistes.

Après une trentaine de minutes de pouces en l’air, Dova nous charge dans son vieux camion ZIL, nous grimpons avec peine les montagnes qui séparent la région de Lori du lac Sevan. Quelques heures plus tard, nous sommes déposés à côté du lac, plus grande étendue d’eau du pays, bordé de montagnes, c’est un des symboles de l’Arménie. Si en hiver le lac est recouvert de neige, en été il devient le lieu favori des arméniens pour venir se rafraîchir. L’eau est calme et lisse, le lac est immense. Un grand bâtiment soviétique domine le promontoire de la péninsule. Il s’agit aujourd’hui d’un hôtel-restaurant qui était auparavant la maison des écrivains où les intellectuels et l’intelligentsia de l’URSS venaient y séjourner. Un groupe de sexagénaires allemands occupe les quelques tables, ils sont visiblement bien éméchés et la vodka coule à flots. Gaiement, ils dansent, trinquent à la santé de l’amitié germano-arménienne et se font des accolades pendant que les serveurs et le responsable du restaurant leurs apportent de nouvelles bouteilles. Bien évidemment, ils finissent par nous inviter à trinquer et nous parvenons à nous esquiver après un seul verre de vodka ! Sans faire de folie de notre côté, l’addition sera pourtant aussi salée que les pommes de terre…

Voyage dans le temps

Afin de trouver un endroit où planter la tente, nous mettons cap vers le sud-ouest et longeons la côte en direction de la ville de Sevan. Nous traversons des campings désertés depuis bien longtemps, d’anciens villages de vacances sous les eaux et des immeubles à l’abandon. Comme depuis plusieurs jours maintenant en fin de journée, le vent se lève et de sombres nuages s’amoncèlent progressivement. L’eau du lac s’obscurcit et s’agite. Pour dormir, la solution de repli consiste à trouver un hôtel pour éviter l’orage de grêle. Il s’agira d’un motel miteux qui nous remémore nos expériences canadiennes.

Le lendemain, nous visitons un monastère perché au-dessus de la ville de Hrazdan, bourgade à l’architecture soviétique très marquée. Il n’y a rien à voir à part quelques vestiges en travaux, la ville étant sortie de terre pour loger les ouvriers qui travaillaient dans la centrale électrique et les mines environnantes, aujourd’hui closes ou fonctionnant au ralenti. Ce matin-là, notre premier auto-stop nous a offert une bouteille de vin rouge maison et sur un coup de tête, nous décidons de nous diriger directement vers Erevan pour rejoindre nos copains Anaëlle et Rémy. Sans doute un de nos derniers rendez-vous avant que nos routes se séparent. Autour d’un apéritif, nous échangeons nos dernières impressions, expériences et nos préparatifs respectifs pour l’Iran.

Pensant ne passer seulement quelques jours dans la capitale arménienne, nous y sommes finalement restés près de deux semaines. Plusieurs choses nous ont allongé notre séjour, la morsure de tique s’étant réveillée je suis devenue fébrile et nous avons préféré nous rendre à l’hôpital. De plus, notre visa iranien a été refusé, nous avons ainsi dû renouveler la procédure en passant cette fois-ci par une agence. Enfin, nous pensons qu’Yerevan est une bonne base de lancement pour visiter la région et pour rencontrer des arméniens.

Une semaine après la morsure, une légère auréole colorée se forme autour, la fatigue est devenue constante et je commence à souffrir de douleurs aux articulations. Après la lecture des différents symptômes relatifs à une morsure de tique, nous nous sommes rendus à l’hôpital spécialisé dans les infections. Il faut s’imaginer la scène : dans une salle d’auscultation, un médecin et une infirmière arméniens à l’anglais approximatif, Julien et moi. À moitié nue devant trois personnes, j’explique tant bien que mal le sujet de notre venue. Ils parlent entre eux dans leur langue et s’esclaffent de temps à autre. Sans même finir de m’ausculter, le médecin s’adresse à Julien et lui pose des questions, comme si c’était lui qui avait été mordu et qui allait prendre les médicaments ! Lorsqu’il rédige l’ordonnance, l’infirmière retire un morceau de plume des cheveux du médecin. Ils se regardent et rient de plus belle… Forts sceptiques de ce rendez-vous médical, nous repartons avec une prescription pour un antibiotique à prendre pendant près d’un mois. La deuxième étape est de trouver le laboratoire d’analyses de sang. L’hôpital est décrépit. De nombreuses chambres exposées en plein soleil donnent sur l’extérieur, elles sont réservées aux femmes qui viennent d’accoucher avec leurs bébés. Les lits pour les nourrissons ont été placés juste derrière les vitres. Sous une passerelle rouillée au rez-de-chaussée, nous finissons par repérer le laboratoire. L’analyse de la prise de sang est négative, par précaution le personnel médical me demande de renouveler l’examen dans un mois.

Autre raison de notre long séjour à Erevan, le visa iranien. N’ayant pas eu de retour du ministère, nous nous rendons finalement à l’ambassade iranienne. Les agents nous indique de revenir le lundi qui suit afin de vérifier l’état de la procédure. Les récentes actualités internationales ne nous rassurent pas et nous suspectons les tensions de ralentir le processus. Claire, une amie, se renseigne auprès de l’ambassade iranienne en France et nous contactons des connaissances en Iran afin d’en savoir plus sur le climat du pays. Le dimanche, nous recevons un mail de rejet de notre demande. Plus d’autres choix, sur conseil de l’ambassade iranienne nous faisons donc appel à une agence pour demander le fameux sésame. La démarche par internet ne fonctionne pas bien et les services se contredisent et nous induisent en erreur. La situation diplomatique n’influe apparemment en rien sur les autorisations et nous avons tout de même obtenu ce petit morceau de papier volant en quelques jours (Pour plus d’informations, rendez-vous ici !).

La vie à Erevan est douce. Bien que les températures soient chaudes, se reposer, se remettre de ses émotions et de découvrir la vie locale est agréable. Musée d’histoire, musée de la musique et des arts, musée du génocide, sortie à l’opéra, nous avons sillonné la ville et vécus au rythme arménien une dizaine de jours. A l’écart et de petite taille, l’ancienne ville se compose de maisons juxtaposées, le reste de la capitale est construite autour d’un axe routier concentrique. En son sein, une grande place centrale agrémentée de fontaines et d’imposants bâtiments construits à partir des années 1924 en basalte rose (matériau emblématique du pays, rose dans la région de Yerevan et plus sombre dans le reste du pays), d’où rayonnent de grandes et larges avenues.

Un matin, nous partons visiter le musée d’Ethnographie et de la Libération situé à une heure de route à l’ouest de la capitale dans la ville d’Araks. Pour s’y rendre, nous prenons le bus dans lequel nous rencontrons Ghevond, un arménien de Yerevan et qui travaille pour un domaine viticole. En sortant, son chauffeur de taxi nous dépose au musée et il nous propose de venir le rejoindre après notre visite. Les sculptures devant le musée sont impressionnantes, de grands taureaux en pierres volcaniques couleur sang, d’immenses portes et plusieurs parterre de fleurs marquent le parcours jusqu’à l’entrée. Le musée est presque vide, d’une vitrine à l’autre de grands sauts à travers les siècles, avec peu ou pas de panneaux informatifs. Quelques costumes et tapis remplissent les couloirs déserts. La visite une fois terminée, je convaincs Julien d’aller retrouver Ghevond. Il fait plus de 40 degrés et la marche jusqu’au domaine n’est pas évidente, surtout pour Julien qui supporte mal les « traversées du désert ». La végétation est bien différente de celle du nord du pays, pistes de sables, pistachiers et quelques graminées couvrent le sol. Peu d’ombre, seuls quelques arbres faméliques survivent. Des guêpiers d’Europe volent de branche en branche sous le soleil de midi. Sur notre gauche, la Turquie, nous ne sommes seulement qu’à quelques kilomètres de cette frontière totalement imperméable. À droite au loin, des pieds de vigne. Une trentaine de minutes plus tard, nous atteignons le domaine. Il nous faut encore trouver Ghevond… dans un hangar frais un peu plus loin, il commande du matériel. Il nous fait déguster les vins du domaine directement depuis les cuves en inox. De bons vins blancs secs certains au goût léger et minéral d’autres avec des pointes de fruit ! Une délicieuse découverte qui nous ramollit pour le reste de la journée. Le remerciant, nous convenons de nous retrouver à Yerevan d’ici quelques jours.

Les arméniens contre les turcs – Dessin d’enfant

Deux jours plus tard, nous nous donnons rendez-vous à l’arrière de l’opéra de Erevan. Ghevond nous rejoint avec Aran, un ami, et nous passons la soirée à les questionner sur leur pays et leurs habitudes. Ghevond a 23 ans et il a vécu trois ans en Allemagne lors de ses études dans la vinification. À son retour, il a emménagé à nouveau chez ses parents. Il a une petite amie qui est arménienne mais qui est née en Russie. En cela et selon lui, elle est plus ouverte que les autres filles de son entourage qui attendent le grand amour. Il se sent plus libre d’avoir une relation avec une fille sans trop d’attente. Ses parents n’ont pas connaissance de leur liaison et s’ils venaient à la découvrir, ils souhaiteraient qu’elle devienne « officielle ». Si les deux amants devaient s’unir, la tradition voudrait que la jeune femme vienne habiter dans la famille du mari. Elle emporterait alors avec elle une dote et les jeunes mariés ne quitteraient pas le domicile familial et leurs enfants y grandiraient également. Pour le confort de tous, la maison a plutôt intérêt à être grande !

Nous abordons également les questions d’homosexualité, sujet plus épineux. Ghevond et Aran ne sont pas contre mais le « concept » leur semble bien étrange. Bien que ce ne soit pas interdit et que les hommes se touchent avec une aisance à faire pâlir un français, ils nous expliquent que cela est très mal vu dans le pays. Comme dans de nombreuses contrées, les homosexuels doivent se cacher et ne peuvent pas exposer leurs préférences, seulement des amis très proches et de confiance peuvent être au courant. Je leur parle du mariage homosexuel autorisé en France et leur demande leur avis : « les gens peuvent bien faire ce qu’ils veulent du moment qu’ils n’imposent rien à personne! ». Pour sûr, aucun homosexuel arménien n’imposera quoi que soit à qui que ce soit. Ils ajoutent « les relations lesbiennes sont mieux acceptées que les relations gay ». Si l’idée d’une relation lesbienne blesse moins la virilité masculine et entretient « l’imaginaire » de ces derniers, comme à travers de nombreux pays, la quête d’identité pour un jeune homosexuel est un long chemin qui demande du courage.

Durant notre séjour dans la capitale, nous avons dormi quelques nuits dans une auberge de jeunesse décrépie et lugubre. Accompagnée de ses deux enfants, une jeune russe divorcée cherche à fuir son pays, elle nous explique qu’elle aimerait rejoindre la Géorgie car les arméniens ne l’aide pas beaucoup. Compte tenu des relations entre les deux pays et de l’image des russes chez les géorgiens, nous pensions que l’Arménie serait une meilleure terre d’accueil pour elle, c’est surprenant ! Tout est toujours question de point de vue… Elle nous demande comment est ce qu’elle peut faire pour contourner les lois et rejoindre l’Europe. Il lui faut l’approbation du père de ses enfants pour qu’elle puisse voyager avec eux, ce dernier refusant de le lui accorder, nous supposons alors qu’elle a enlevé ses enfants. Elle nous confie qu’il faut que le ciel lui vienne en aide et que son mari meurt, peut-être qu’elle pourrait payer pour cela… la discussion dérive. Cette auberge est en grande majorité le repère de pakistanais qui sont venus en Arménie chercher du travail dans la construction. La vie à Yerevan est très chère en comparaison du salaire moyen. À 156 000 drams par mois (à savoir environ 300 euros), un yerevanais doit trimer pour manger chaque fin de mois. Bien qu’ils aient souvent leur propre logement, la nourriture est chère et les sorties culturelles peu abordables.

Pour changer d’environnement, nous préférons une auberge plus petite et plus excentrée pour le reste de notre séjour. Au début, les relations avec la logeuse sont bonnes, puis progressivement la situation devient désagréable. Cette dernière nous demande d’expliquer le fonctionnement de l’hôtel aux nouveaux arrivants, d’ouvrir la porte lorsque quelqu’un arrive ou encore de mentir à des clients arabes, pakistanais et chinois en leur disant que la cuisine ne fonctionne pas car elle a peur qu’ils salissent tout l’appartement en cuisinant. Nous faisons tout de même la rencontre d’un couple très sympathique, elle vient de Singapour et lui de Pologne. Il y a du passage à Yerevan et les voyageurs y sont les bienvenus !

Après dix jours dans la capitale arménienne et le visa iranien en poche, nous reprenons la route vers le sud en espérant trouver des campagnes plus fraîches pour les jours à venir et de bénéficier d’un peu de répit avant la fournaise iranienne. Entre excitation et crainte, se remettre en chemin après une période de repos demande parfois plus d’énergie qu’il n’y parait. Il s’agit surtout de faire le premier pas et le reste vient naturellement ! Plus que jamais et si proches de la frontière, nos lectures sur l’Iran nous donnent envie d’aller visiter ce pays. Plus que quelques jours et nous nous trouverons en terre perses !

Où sommes nous en ce moment ?

Venez voir nos photos et suivez nous sur la route, presque, en direct en cliquant ici !

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