Arménie aujourd’hui

L’Arménie est une terre accueillante, belle, encore sauvage par endroits. Avec un taux de chômage élevé et des salaires très faibles, la vie n’est pas aisée pour les habitants et nombreux sont ceux qui nous ont dit ne pas travailler. Entre tiraillement à l’ouest et facilité à rester dans le giron russe, l’Arménie cherche son avenir à petits pas.

Gloires et effondrements

Les Cascades – Yerevan

The culture is a lifestyle, not the trappings of life. – Hrant Matevosyan, écrivain arménien (1935-2002).

L’Arménie est un pays d’histoire ancienne, de nombreuses civilisations ont occupé la région et y ont prospéré. Parmi celles-ci, le royaume d’Urartu (9ème au 6ème siècle av-JC), leurs plus anciens ancêtres, ont fait rayonner la culture pré-arménienne loin de son berceau historique. Les Bagratides d’Arménie, descendants des Bagratides géorgiens, furent une des dynasties les plus mémorables et régnèrent pendant près de six siècles de leur capitale d’Ani.

La diaspora arménienne est aujourd’hui l’une des plus importantes au monde avec près de 8 millions de membres, dont 2,25 millions en Russie (représentant 76% de la population du pays tout de même) ou encore 500 000 en France. À l’époque ottomane, les commerçants, artistes, industriels et architectes arméniens étaient hautement réputés. Les arméniens se sont répandus d’est en ouest de l’Empire et des villes comme Izmir ou Istanbul comprenaient des populations arméniennes très importantes (250 000 pour la seconde en 1880, pour une cité d’environ 1 million d’habitants).

« Mikrorayon », unité d’habitation soviétique – Hrazdan

Aujourd’hui la République d’Arménie n’est plus que l’ombre du territoire d’alors et se trouve enserrée entre les ennemis azéris à l’est et les turcs à l’ouest. Le territoire actuel, considéré jadis comme une région pauvre et paysanne, se situe à l’est du royaume d’alors et ne représente qu’à peine un cinquième de ces terres. Auparavant, « l’Arménie occidentale », la région du lac de Van (actuelle Turquie), était le centre économique, géographique et politique. La capitale du royaume, Ani, était alors la merveille aux milles et une églises (en réalité plutôt une centaine, déjà une belle somme pour une cité de 100 000 âmes !). Située sur un promontoire rocheux et dotée d’une architecture que l’on suppose aujourd’hui exceptionnelle et techniquement en avance, elle fut pillée par les mongoles en 1236 et définitivement rasée par un tremblement de terre en 1319.

Aujourd’hui, l’Arménie compte 2,96 millions d’habitants (2019) par rapport à 3,63 millions en 1992, son apogée après le retrait soviétique. 1,09 million d’entre eux se massent à Yerevan, capitale culturelle, économique et politique du pays. Les deux autres plus grandes villes du pays sont peu denses, 148 000 habitants à Gyumri et 101 000 à Vanadzor (1), 1,6 million d’habitants se partagent le reste du pays, soit une densitée relativement faible (2). Dévastée économiquement, la « province » n’a rien à offrir aux habitants, à part une vie plus calme qu’à la capitale et des paysages magnifiques.

Le génocide

Frontière arméno-iranienne – Agarak

L’Arménie expire. Mais elle renaîtra. Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas.
– Anatole France, 9 avril 1916, Paris, Université de la Sorbonne

Il est difficile de s’intéresser à l’Arménie et d’oublier cet élément de l’histoire qui définit encore le psyché national moderne. Le Musée Mémorial du génocide arménien est un des passages obligatoires à Yerevan, dense en histoire autant sur la catastrophe que sur le peuple arménien en lui-même.

Bâtisseurs, marchands, imprimeurs du premier journal turc et des premières typographie en plomb pour imprimeuses, les arméniens sont une ethnie industrieuse pour l’Empire ottoman. Les écoles arméniennes sont réputées pour leur enseignement de qualité et même les turcs espèraient y envoyer leurs enfants.

Les arméniens deviennent peut à peut les boucs émissaires de leurs compatriotes. Souvent aisés, éduqués, évoluant dans des cercles intellectuels proposant des idées novatrices pour l’époque, ils payent le prix de la décadence de l’Empire ottoman du 19 au 20ème siècle. L’emballement despotique suit les faux-espoirs de la révolution avortée des Jeunes-Turcs. En 1911, le quatrième congrès des Jeunes-Turcs adopte le principe d’une islamisation forcée des populations ottomane, sa « turquification » ou son élimination en cas d’échec. Ce seront les prémices des massacres commis dans l’Empire (3).

Musée Mémorial du Génocide des arméniens – Yerevan

Toute ressemblance avec la Shoah n’est pas fortuite. Adolf Hitler prit exemple sur le génocide des Arméniens et sur le modèle d’Atatürk, les gouvernements ottomans ayant pris eux mêmes inspiration sur l’Espagne inquisitionnelle. Les allemands lors de la Première Guerre Mondiale, alors alliés des ottomans, sont au courant des agissements turcs et sont parfois même pris en photo à côté de charniers (4).

Nous avons beaucoup appris de la nature pardonnante des arméniens. Certains d’eux rencontrés sur la route sont allés travailler en Turquie pendant plusieurs années, allant à l’encontre de l’idée que nous avions sur le ressenti qu’ils pouvaient encore avoir sur les turcs. Il est tellement facile de penser à la place d’un peuple, de ce qui ne nous concerne pas, de vouloir reconquérir les terres ancestrales des arméniens alors qu’eux n’en n’ont cure, seul compte à leurs yeux le grand Ararat. Les jeunes générations d’arméniens que nous avons rencontré pardonnent et pensent à l’avenir.

Ce bout de pays, de la taille de cinq départements français (29 743km²), est la manifestation de la résilience des arméniens.

Liens avec la Russie

Fête foraine de l’ère soviétique – Gyumri

Les liens avec la Russie sont anciens. Petit royaume tampon pressé entre les perses, les ottomans et l’Empire des tsars, l’Arménie a toujours dû composer avec ses encombrants voisins.

Le sentiment de colonie commence d’abord par le nombre d’écrits en cyrillique dans le pays. Ensuite les expressions en russe, la musique écoutée dans les voitures, les voitures elles-mêmes ou encore les arméniens partis travailler en Russie.

L’avènement de l’Union soviétique coïncide presque avec la fin du génocide et l’éphémère République d’Arménie. Faible et isolée, il lui faut des garanties de survie face à la nouvelle Turquie conquérante d’Atatürk. Intégrée à l’URSS en 1920 dans la République Socialiste Fédérative Soviétique de Transcaucasie, elle devient la République Socialiste Fédérative Soviétique d’Arménie en 1936. Lors du déclenchement de la « Grande Guerre Patriotique », l’Arménie donne 500 000 soldats à l’Armée Rouge. Vingt-quatre divisions turques sont massées près de la frontière et attendent la chute de Stalingrad à la suite à un pacte avec l’Allemagne pour récupérer les champs pétrolifères de Bakou et raser l’Arménie sur son passage. Il dépend alors de la survie du pays qui se jette à corps perdus dans la guerre contre l’Allemagne et 200 000 soldats se sacrifient.

Les vieux camions ZIL sillonnent toujours le pays – Dilijan

Depuis lors, les liens avec la Russie ont toujours été forts. Les Arméniens sont des camarades remarqués : ils donnent à l’Empire Rouge de brillants généraux, des poètes, cinéastes ou encore industriels (Mykoian, fameux créateur des avions de chasse MiG). Aujourd’hui, et contrairement à leurs voisins géorgiens, la mode vient toujours de Russie. Beaucoup de plaques de voitures sont immatriculées en Russie, parce-que « c’est la classe », nombre d’arméniens rêvent de trouver un travail en Russie et il est plus facile et utile d’y parler russe qu’anglais.

En Arménie, la chute de l’Union soviétique a réellement eu lieu en 2018 avec la « révolution de velours » (5), peu médiatisée en Occident. Jusqu’alors, la corruption et le parlement étaient encore tenus par des apparatchiks se passant les charges de pères en fils. Cette « nomenklatura », presque inchangée depuis la chute du Mur, s’est maintenue jusqu’à la marche sur Yerevan orchestrée par l’actuel président (6).

Si les liens sont forts, ils sont aussi malsains et ne lui permettent pas de devenir tout à fait indépendante. L’Arménie est en quelque sorte une surcursale russe, elle produit une partie de ses denrées alimentaires (miel ou fromage par exemple que vous avons vu dans tout le pays en abondance). Le pays est aussi une base militaire russe importante et va même jusqu’à assurer la sécurité du pays, en tant que principale dissuasion face aux turcs, alors que les troupes arméniennes sont principalement massées dans la République d’Atsakh (ex-République du Nagorno-Karabakh) face aux troupes azéries (7)(8). Le vice est poussé au maximum aux frontières, ce sont des soldats russes qui gardent notamment à la frontière iranienne que nous avons passé !

Pour beaucoup d’arméniens, leur pays est une exclave russe et de nombreux maux leurs sont imputables.

Dans les villes, dans les champs

Unité d’habitation – Yerevan

La société arménienne est restée traditionnelle. À l’éclatement de l’Union soviétique, elle se retrouve seule dans cette région où elle est entourée de voisins hostiles. Le taux de chômage a toujours été élevé depuis, et il faut se serrer les coudes, créant un état de générosité malgré l’adversité et le prolongement du système D qui avait cours dans les pays à économie planifiée.

Contrairement à ce qui se passe en Occident, les générations cohabitent, créant de la transmission. Cette « honte des anciens » que nous pouvons connaître n’est pas encore apparue : les plus jeunes pourvoient aux plus âgés, les plus âgés transmettent aux plus jeunes. Il est encore tout à fait normal d’habiter longtemps chez la famille avant le mariage. Parfois, un étudiant arménien peut partir étudier loin et goûter à la « liberté » d’habiter seul et au retour au pays, il retourne tout naturellement habiter chez ses parents.

Les arméniens sont d’un naturel gentil et serviable. Ils viendront souvent à votre rencontre s’ils vous voient perdus ou feront simplement faire un brin de causette par curiosité. Sans hésiter, ils appelleront un ami qui peut baragouiner en anglais ou en français pour demander des conseils ou pour vous aider. Il est alors cocasse de parler à un marseillais d’origine arménienne alors que vous êtes chez lui !

Fontaine arménienne – Tashtun

« Tous » les arméniens ont une Mercedes, roulant très souvent au gaz car il est beaucoup moins cher que le pétrole (environ 50cts€ le litre). Cette envie de paraître tranche avec leurs habitations car ils logent encore des maisons et immeubles de l’héritage soviétique dans un état de délabrement avancé. Quant ce n’est pas une « allemande », c’est une Lada ou une Volga, qui restent des fiertés et en général, ils ont une véritable passion pour les voitures venues de Russie.

Dans les nombreux parcs urbains, on croise des fêtes foraines soviétiques. Pas besoin d’aller jusqu’à Pripiyat pour voir des jeux décrépits ! Il subsiste quelques auto-tamponneuses, montagnes russes ou autres stands qui drainent les familles pour un après-midi.

Des fontaines se trouvent partout dans le pays, jusqu’à des chemins de randonnées totalement isolés et permettent de se rafraîchir à chaque pas. Cette activité est un art très arménien et si vos talents en remplissage de bouteille dans ces petites fontaines sont aussi limités que les nôtres, vous créerez alors un embouteillage d’impatients et provoquerait quelques rires moqueurs au passage.

Gare ferroviaire – Vanadzor

L’Arménie se découvre attrayante aux yeux du monde extérieur et s’en étonne. Peu adaptée au tourisme conventionnel par le manque de bus, de trains ou d’auberges au goût des occidentaux, elle est cependant idéale pour les « sac-à-distes ». Son histoire est riche, complexe, elle a été et demeure encore sous de nombreux aspects, le centre des convoitises de trois grands empires. L’Arménie est étouffée par sa relation « privilégiée » avec la Russie, enserrée par ses frontières closes avec ses voisins turcs et peine à sortir de la corruption endémique de sa classe politique.

Monastère d’Haghpat – région de Lori

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Lectures

  1. « Armenia population 2019 », http://www.worldpopulationreview.com, http://worldpopulationreview.com/countries/armenia-population/
  2. « Demographics of Armenia », http://www.wikipedia.org, https://en.m.wikipedia.org/wiki/Demographics_of_Armenia
  3. VERNET Daniel, « Le génocide des arméniens divise allemands et turcs », http://www.boulevard-exterieur.com, 3 juin 2016, https://www.boulevard-exterieur.com/Le-genocide-des-Armeniens-divise-Allemands-et-Turcs.html
  4. Musée Mémorial du génocide Arménien
  5. « Révolution arménienne de 2018 », http://www.wikipedia.org, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Révolution_arménienne_de_2018
  6. PARMENTIER Florent, « Démocratie illibérale, une leçon arménienne », http://www.boulevard-exterieur.com, 21 mai 2018,
    https://www.boulevard-exterieur.com/Democratie-illiberale-une-lecon-armenienne.html
  7. VARJADEBIAN Joris, « Géopolitique de l’Arménie. Pourquoi adhérer à l’UEE ? », http://www.diploweb.com, 27 février 2016, https://www.diploweb.com/Armenie-non-a-l-UE-oui-a-l-UEE.html
  8. PUPPONI François, « On ne construit pas la paix sur l’injustice institutionnalisée », http://www.lemonde.fr, 31/01/2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/31/haut-karabakh-on-ne-construit-pas-la-paix-sur-l-injustice-institutionnalisee_5417281_3232.html
  9. « Allemands du Caucase », http://www.wikipedia.org, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Allemands_du_Caucase

Pour aller plus loin

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