Arménie, de Gyumri à Vanadzor, tome 1

Les grandes plaines et les plateaux du sud ouest de la Géorgie s’ouvre sur ceux de l’Arménie. Pays frontalier aux allures similaires mais bien différents de part leurs histoires, leurs peuples et aussi leurs paysages…

Les grandes plaines du nord de l’Arménie

Après avoir quitté notre chauffeur bloqué dans d’interminables embouteillages de poids lourds, nous finissons le chemin à pied jusqu’au poste frontière arménien. Julien se fait inspecter par un agent pendant qu’une douanière me dévisage : « quel est votre itinéraire en Arménie ? Avez-vous des amis ici ? Combien de temps avez-vous prévu de rester en Arménie ? Pourquoi souhaitez-vous y séjourner plus d’un mois ? ». Son collègue finit par venir à ma rescousse lui intimant de nous laisser passer. Nous avons ensuite le droit au classique contrôle de nos sacs pour enfin remontrer nos papiers à l’armée ! Nous qui pensions que cette frontière ne serait qu’une formalité !

Jeux de rue – Vanadzor

Nous reprenons le stop jusqu’à la ville de Gyumri. L’habitant chez qui nous devions dormir nous fait faux bond. Dans la deuxième ville du pays, les bâtiments soviétiques sont imposants et les écarts de niveaux de vie avec la Géorgie se creusent. Une ancienne forteresse de basalte datant de l’occupation de la Russie tsariste réhabilitée semble intéressante à visiter. À l’intérieur, nous découvrons des dizaines d’enfants habillés en costume hispanique dansant sur une plateforme. Une femme nous aborde et nous fait visiter. Elle nous explique qu’il s’agit du concours national de danse hispanique. Des petites filles en habits très moulants et des garçons en noir se déhanchent devant le regard d’un public naissant composé de professeurs, d’entraîneurs, de parents et de deux hommes de l’armé que nous soupçonnons d’être un peu voyeurs…

Passé soviétique – Alaverdi

Nous remonterons le lendemain vers Alaverdi dans le nord est du pays. L’auto-stop fonctionne plutôt bien et plusieurs véhicules nous emmènent à bon port. Les français ont bonne réputation en Arménie et les habitants ont l’air heureux de nous rencontrer. Lors d’un autostop, nous sommes montés à l’arrière d’une camionnette qui transportait des colis et du courrier en provenance de Marseille. De plus, les arméniens cherchent coûte que coûte à nous faire écouter Charles Aznavour, fierté nationale d’un homme arménien qui a « réussit ».

Crêtes et industrie – Alaverdi Complexe monastique – Haghpat

Si le nord ouest du pays est composé essentiellement de grandes plaines, le nord est quant à lui est dessiné par de vastes gorges, de sommets et belles vallées. Ainsi nous préparons six jours de randonnées à travers les montagnes de la région de Lori. Les sacs bien chargés, nous ne quittons pas la civilisation le premier jour et nous visitons deux monastères sur notre chemin. Le monastère de Sanahin est joli, discret en dessous de ses arbres, le visage de la vierge à l’enfant n’est plus celui d’une occidentale, mais a des airs indiens. Le complexe d’Haghpat est sublime, une atmosphère particulière s’y est installée, des restaurateurs de monuments historiques italiens travaillent perchés en haut d’un échafaudage en rigolant et en écoutant du jazz. Les édifices en pierres noires surplombent la vallée. Les angles des monastères sont chanfreinés et la partie haute est sculptée rappelant fortement l’architecture orientale. Les hirondelles ont fait leurs nids et fendent l’air humide et frais des dômes du monastère. Nous succombons à l’appel de la bière et puis à celui d’une chambre dans un hôtel à proximité. Un violent orage s’abat sur le village durant la nuit. Le lendemain, après l’ascension d’un relief protégé par une forêt, nous entrons dans un petit village. Julien espère trouver une petite épicerie ouverte pour agrémenter notre déjeuner. À la place, nous rencontrons un vieux monsieur qui essaye de nous aider et nous tentons tant bien que mal d’échanger en russe. Il nous fait comprendre qu’il a appris le français lorsqu’il était à l’école et il nous répète sans cesse « Asseyez-vous, asseyez-vous ». Nous restons dubitatifs un moment sur ce que nous devons faire et comment nous sommes sensés interpréter ces propos qui n’ont aucun sens dans la situation actuelle. La scène se déroule au beau milieu d’une rue en terre battue où déambulent de nombreux groupes de cochons…

Forêt – Haghpat Vierge à l’enfant – Sanahin

Une jeune femme arménienne, qui a quelques notions d’anglais, nous hèle. Après avoir échangé avec lui, elle nous informe qu’il pense nous dire « bonjour » en français. Il nous explique que lorsqu’il était élève son professeur arrivait en classe et disait « Asseyez-vous », il a toujours pensé que ces deux mots voulaient dire « bonjour » ! L’enseignement du français à l’étranger, une vieille fierté nationale qui en ferait pâlir plus d’un… Nous sommes invités chez Anahit qui souhaite nous présenter à sa famille et partager un repas. Nous voici sur la terrasse d’une maison en piteuse état où l’on nous sert des noix confites, du yaourt, du pain, des herbes et des fruits. Les parents vivent de leur jardin, ils ont quelques cochons, des poules, un potager ainsi qu’un grand alambic pour distiller la vodka. Le fils, Andranik, plus jeune, aide ses parents dans les tâches domestiques mais il aimerait quitter le village pour aller à la ville. Quand à Anahit, elle fait des études de langues dans la ville de Vanadzor. Elle souhaite devenir traductrice en anglais, elle est en troisième année. Visiblement, le niveau des cours est assez faible et ne lui permettent pas d’avoir un échange approfondi. Elle nous explique aller en classe seulement deux mois par an lors de la période des examens, le reste du temps elle aide ses parents.

La famille insiste pour nous faire visiter les environs, nous allons jusqu’à la petite église au bout du village. La mère nous offre des cierges, Anahit les allument, prie et se signe comme son frère. Je me contente de faire un vœu et je sens un léger malaise, ils nous regardent de côté pour voir si nous nous signons également. Je ne me lancerai pas dans cette chorégraphie religieuse de peur de faire des erreurs…

Fermes et hameau – Région du Lori

Nous reprenons la route tardivement, les dénivelés sont corsés par endroits, les chemins glissants et le soleil frappe fort. Remplis des vivres pour six jours, les sacs pèsent leurs poids. Julien m’aide sur les derniers mètres avant d’atteindre un sommet. L’eau vient à manquer. Du haut du repère, il est possible d’observer avec les jumelles, il y a des fermes aux alentours. Nous remplissons les gourdes et repartons. Nous cherchons longtemps un point d’eau pour bivouaquer entre les sommets et les vallées. Souhaitant éviter les fermes et les chiens, nous sortons des sentiers battus et marchons lentement à travers les hautes herbes. Nous finissons par trouver un lieu presque plat à proximité d’un petit ruisseau. S’endormir avec le chant des grenouilles et se réveiller avec celui des oiseaux sont des moments de bonheurs simples et magiques qui font oublier les tensions de la journée.

Bivouac dans les hautes herbes – Région du Lori

De bonne heure, l’aube nous tire de notre sommeil. Les vallées et les plateaux sont de grandes prairies fleuries et par endroits quelques forêts subsistent que l’homme a daigné laisser survivre. Le bruit assourdissant des insectes fait vibrer les plaines et montagnes du Lori. Il n’y a pas un seul centimètres carré sans vie, toute la nature est éveillée et s’active ardemment dans une atmosphère baignée de soleil annonçant le début de l’été. Sur le chemin, plusieurs bergers à cheval et d’autres fermiers remplissent nos gourdes avec joie. L’heure du déjeuner venue, nous nous dirigeons vers un point d’eau repéré sur notre carte. Impossible de trouver âme qui vivent dans le hameau ni même de faire fonctionner ce que nous présumons être la sortie d’eau… un peu plus loin un autre cour d’eau.

La nature vibrante : randonnée sur les plateaux de lori

Plateaux – Région du Lori

L’eau du ruisseau ne semble pas très claire mais nous n’avons pas tellement d’autres choix. Nous devons la filtrer pour continuer notre route. En parallèle, Julien essaye vainement de faire un feu pour en faire bouillir. Nous boirons de cette eau sans envie mais la nécessité nous y contraint. À la suite de cette pause sous un soleil de plomb, je me rends compte que j’ai du croiser à nouveau le chemin d’une puce. Le bras droit est recouvert de morsures, une trentaine de boutons ne laissent rien présager de bon pour la suite.

Le ruisseau – Région de Lori

Après une centaine de mètres plus haut, nous sommes reçus avec bonne humeur dans un hameau de quelques fermes. La première maison nous invite à prendre le café, le fils rempli nos gourdes et une des jeunes filles nous sert un délicieux jus de framboises. Il nous reste encore quelques kilomètres avant d’atteindre le village d’Atan. Heureux de cette rencontre, nous repartons gaiement et arrivons en fin de journée au village où un gros orage se prépare. À nouveau, nous sommes invités à prendre le café et nous en profitons pour nous renseigner sur les possibilités d’hébergement du coin. Une petite dame charmante et replète accompagné d’un homme excité et ivre ne comprennent pas ce que nous essayons de leur dire. L’homme nous parle en russe très vite ce qui n’améliore guère notre compréhension. Il finit par monter dans son camion, allume le moteur et nous impose de le suivre dans son véhicule pour nous emmener je ne sais où. Surpris mais n’ayant pas grand chose à perdre au vu de la pluie qui commence à tambouriner sur le toit de la maison, nous acceptons. Il démarre en trombes et roule à travers champs, il faut s’accrocher, le 4×4 russe secoue fortement et le conducteur emprunte des chemins de traverse, s’arrête sous des arbres pour éviter la grêle, les pneus glissent et nous voyons défiler le paysage. À l’arrière, je suis secouée et je finis par être complètement barbouillée.

Durant tout le trajet, l’homme nous dit « кушать, кушать! » (koushat). Impossible de comprendre ce qu’il essaye de nous dire. Dormir ? Hôtel ? Pension ? Qu’essaye-t-il de nous demander et où allons-nous?

En arrivant, nous nous rendons compte que nous savons où nous sommes… le hameau nous ayant offert le jus de framboise et le café après le déjeuner. Nous sommes revenus exactement où nous étions en milieu de journée… Dépités, nous saluons à nouveau la famille de la première maison et je demande à utiliser les toilettes. Sur ce la femme de Seldzak, Mané, m’indique la cahute en bois posée au milieu des constructions. Une fois à l’intérieur, je comprends que le ruisseau qui coule sous mes pieds est le même que celui de ce midi… J’espère que le filtre à eau fonctionne bien !!

La place du hameau – Région de Lori

Le hameau est composé de cinq fermes. Les familles y viennent en été pour faire pâturer les troupeaux. Vaches, cochons, moutons et poules se retrouvent au soleil couchant sur la « place centrale » et chacun rentre chez soi. De gros chiens gardent les fermes, ils ont les oreilles coupées pour « mieux entendre » le loup et pour éviter qu’elles ne s’infectent lors des combats. Les bergers leurs coupent lorsqu’ils sont petits. Un jeune chien vient de faire les frais de cet acte douloureux dont je ne comprends pas bien l’intérêt pour être tout à fait honnête… Il n’a donc plus d’oreille et à la base de ces dernières du sang coagulé. Les devants de portes sont recouverts d’excréments et seule une rigole permet à un ruisseau de se former.

Petit Gampr, chien de berger arménien – Région du Lori

Les fermiers qui nous accueillent ont rentré leurs volailles dans des cartons sous leurs lits. La cabane est sommaire, une pièce pour conserver la nourriture et cuisiner, l’autre pour dormir et manger. En guise de plancher de la terre battue et deux lits une place sur des planches de bois servent de bancs. Seldzak utilise le lait frais pour en extraire le petit lait très riche (ou lactosérum). L’odeur à l’intérieur est forte et il va falloir s’y accoutumer. La touche finale est ajoutée, il me sera impossible de digérer correctement avant le lendemain… Il nous propose de dormir avec eux, lui dormirai avec Julien et je dormirai avec sa femme. Julien se voit mal dormir avec Seldzak et de mon côté je ne me vois tout simplement pas tellement dormir à l’intérieur ce soir. À l’écart du hameau, nous montons la tente à la lumière du crépuscule. Le repas du soir sera composé de produit de la ferme et des environs. Seldzak nous resservira allègrement de la vodka maison sous le regard désapprobateur de sa femme qui finira par lui retirer la bouteille en fronçant les sourcils.

Silence ! Ça distille – Sanahin Plaines et plateaux – Région du Lori

S’étant donné rendez-vous à sept heures au petit matin nous nous réveillons à six. Seldzak nous attend déjà à la sortie de la tente. A peine le temps de la ranger qu’il nous presse et nous demande d’accélérer le pas pour partir à Atan. Dans son 4×4, nous repartons dans une course effrénée à travers les montagnes. Arrivés au village, il attend Ruzan, sa fille qui nous indique que le temps devrait encore se dégrader lors de ces prochains jours et qu’elle nous conseille de ne pas continuer la randonnée. Pour appuyer ses dires, elle nous montre un document fixe qui indique la météo des prochaines semaines… sceptiques, nous acceptons tout de même l’invitation à petit-déjeuner. Nous sommes reçus à nouveau comme des rois, miel maison, légumes de la région et pain frais. Seldzak apparaît sous un nouveau jour, il a troqué ses habits des champs pour un petit pantalon taillé, un polo coloré et il passe cinq minutes à cirer ses chaussures en cuir. Il est attendu à la banque. Après moult contres indications de nos hôtes et un peu déçus, nous renonçons au reste de la randonnée et acceptons de les suivre à Vanadzor. Dans la voiture, Ruzan nous invite à son mariage à l’automne. Elle épouse un arménien qui travaille en Russie, ils se sont déjà mariés là-bas. Ruzan a vingt-quatre ans et elle est institutrice dans le village d’Atan. Elle est heureuse de sa situation. Une fois mariée, elle va rejoindre son époux car il n’a pas réussit à trouver un travail en Arménie. Lorsque je lui demande si elle veut des enfants, elle me dit qu’elle préfère attendre. Elle me raconte que les familles arméniennes n’ont la plupart du temps plus que deux enfants pour pouvoir subvenir correctement à leurs besoins. Seules les familles, les plus pauvres ont beaucoup d’enfants. L’avortement et la contraception sont autorisés et pratiqués. Elle m’en parle librement et sans retenue.

Seldzak nous offre des glaces à dix heures du matin que nous nous forçons à manger. Ruzan s’apprête à jeter le papier par la fenêtre, je lui lance une remarque à la volée puis elle se ravise. Beaucoup de gentillesse et un grand sens de l’hospitalité, nous aurons partagé quelques heures de la vie d’une famille arménienne. Épuisés mais ravis, nous reprenons la route en direction de Dilijan…

Où sommes nous en ce moment ?

Venez voir nos photos et suivez nous sur la route, presque, en direct en cliquant ici !

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