Kurdistan et Mer Noire turque, tome 4

Frontière imaginée par l’Homme à l’est, la mosaïque culturelle que compose cette partie de la Turquie est située dans le berceau de l’humanité. Le Tigre, l’Euphrate résonnent à nos oreilles comme annonciateurs de villes mythiques… Loin de l’image que tentent d’en faire les médias et sites gouvernementaux de conseils aux voyageurs, c’est une partie pleine de vie de la Turquie, sûre et riche de l’histoires du brassage de ses populations.

Itinéraires

Après douze heures de train, nous sommes téléportés 700 kilomètres plus loin dans un autre univers. Une poupée « turque » dans lequel se cache un autre peuple, parle une autre langue secrètement et pratique ses traditions différemment.

La grande mosquée de Diyarbakır.

Diyarbakır – Nous ressentons directement la pression que subit la ville. Comme « capitale » des kurdes de Turquie, la police et l’armée sont omniprésentes et l’atmosphère est pesante. Le mur byzantin de cinq kilomètres qui ceint la ville est un symbole depuis des siècles et la vieille mosquée est un des lieux les plus saints de l’islam. Marqueur d’un passé pluriel, le vieux centre classé au patrimoine mondial de l’UNESCO comprend aussi une église arménienne, une église catholique et plusieurs autres lieux de cultes précieux. Il n’est pas possible d’en visiter certains, les accès étant restreints. Le Mona Kahve Evi est un lieu chaleureux où les jeunes kurdes viennent jouer et prendre le thé. Dans un autre café où nous laissons nos affaires, le serveur nous lance en blaguant « Très bien, nous gardons vos sacs mais uniquement s’il n’y a pas de bombe à l’intérieur » !

Alors qu’il donnait une conférence de presse appelant à l’apaisement, Tahir Elçi (avocat et président de l’association du barreau de Diyarbakır) a été assassiné au vu de tous devant le vieux mur de la ville à l’automne 2015 (par un membre de la police turque, selon un élu du parti HDP). Cet événement tragique lança des manifestations d’ampleur dans le Kurdistan turc qui amèneront le gouvernement à raser le tiers-est du vieux centre (appelé « Sur ») pour le reconstruire à neuf et adopter un plan rectiligne, plus facile à maîtriser après ces démonstrations d’ampleur (1).

La région au sud de Diyarbakır, en direction de Batman et Hasankeyf, est magnifique, verte et vaste. Ces monticules de grandes pierres noires arrachées à la terre accompagnent la route et montrent la force déployée par l’Homme pour dominer son environnement. Les vallées se dessinent par la force d’un mythe, c’est le Tigre. Des collines forment des crêtes rocailleuses, déchirées par des chemins et des routes. Tels de grands oiseaux d’acier, des derricks oscillent leurs têtes en rythme, posés sur ces étendues verdoyantes printanières. D’innombrables troupeaux de moutons avancent sur les flancs et les montagnes suintent d’eau.

Hasankeyf – Son histoire remonte à environ 3800 ans. Durant l’Antiquité, la ville était une garnison romaine à la frontière de l’Empire sassanide. Sa situation est majestueuse mais peu de choses restent à voir. Aujourd’hui, le projet de barrage d’Ilısu la condamne à disparaître, ainsi que 328 autres villages. Tous kurdes. Selon les habitants c’est un projet politique plus qu’économique, visant à concentrer les kurdes dans des villes uniques pour mieux les contrôler. Yeni-Hasankeyf (« Nouveau-Hasankeyf »), cité fantôme construite récemment en face de la vieille ville vise à reloger les habitants dans un habitat neuf. Alors que les anciennes maisons nichées dans la roche sont rachetées par l’État et que les habitants sont expropriés, les prix de la ville nouvelle sont près de deux fois plus chers rendant ainsi l’accès à la propriété difficile pour ces familles qui vivaient ici depuis des siècles. Le gouvernement turc a depuis été abandonné par ses soutiens étrangers dans ce qui est maintenant considéré comme « dommageable pour l’histoire, les populations et l’environnement » (2).

Jusque dans les canyons le territoire a été préparé pour recevoir les eaux – Hasankeyf.

Midyad et Mor Gabriel – Sur le chemin d’Hasankeyf, nous sommes pris en stop par Abdullah qui nous invite à passer la nuit chez lui. Nous sommes reçus comme des rois et Sibel, sa femme, nous concocte un fameux dîner ainsi qu’un Kahvaltı copieux le lendemain ! Nous visitons Midyad qui a un charme de ville arabe, tout de blanc vêtue, de pierres et de terrases. Une très belle surprise dans ces plaines proches de la frontière syrienne, synonymes de tant d’horreurs depuis les dix dernières années.

Le lendemain, Abdullah nous emmène visiter le monastère de Mor Gabriel. Cinq milles chrétiens syriaques vivent encore dans la région (10 à 15 000 à Istanbul). Aujourd’hui 3 moines, 14 moniales, 40 étudiants et 2 familles vivent au monastère. Les syriaques ont développé au fil des siècles une réputation pour la sculpture de la pierre et le travail (très fin !) de l’argent. Ce fut l’occasion de déguster pour la première fois une bouteille de vin dans une joaillerie, sortie directement de dessous le comptoir !

Le monastère de Mor Gabriel

Mardin – Comme de nombreuses fois durant ce voyage, le tourisme de masse opère son œuvre de destruction des lieux d’intérêts. Trop de monde dans ces ruelles, et nous avec, cette artère principale et les selfies des robots de chaire occupent chaque mètre carré. Malgré le charme indéniable de la ville, le tourisme est trop important pour en savourer toutes ses richesses.

Palais – Mardin.

Entre Mardin et Urfa la glorieuse, c’est la mer verte, la steppe infinie. En ce mois d’avril, elle est douce au regard, nous imaginons ce four de sable et de roches durant les longs mois d’été. Nous roulons désormais à vive allure, musique francophone à fond, bien installés dans les fauteuils en cuir d’un chirurgien-dentiste qui se rend à une conférence nationale à Istanbul. Nous traversons la grande plaine d’est en ouest. Au nord, une longue chaîne de montagnes, au sud, la Syrie, la terre est rouge. De petites habitations de fermiers ponctuent la route, chèvres, vaches, ânes et poules. Les troupeaux ne sont pas gardés avec l’aide de chiens mais les bergers guident leurs bêtes. Les fermes sont sommaires, au mieux une allée plantée d’arbres qui mènent vers un bloc de béton. Quelques bâches bleues sont disposées sur le toit, tendues, elles forment un auvent pour s’abriter du soleil qui écrase l’atmosphère. Des chaises en plastique sont disposées sur le perron de la maison. Lorsqu’il y a un peu plus d’argent, un mur en parpaing sert de clôture, s’il n’y en avait plus assez, le grillage finit l’ouvrage. Les tapis sont sortis chaque jour pour être époussetés et suspendus aux bordures des toitures, les bonbonnes d’eau les surplombent en chauffant doucement au soleil. Des étendues verdoyantes aujourd’hui, mais il n’avait pas plu depuis ces derniers mois. Il était temps car les températures peuvent facilement atteindre 50° en plein été. Des personnes seules marchent dans les montagnes à la recherche de plantes, quelques fois un petit groupe d’enfants. Une femme, habillée d’un bleu ciel de la tête au pied, tire sa vache qui refuse d’avancer. Et puis un groupe pique-nique ensemble sur le bord de route. C’est le deuxième sport national après le football.

Urfa – Elle est renommée Şanlıurfa (« Urfa la glorieuse ») en 1984 par le parlement turc pour son rôle dans la résistance lors de la guerre d’indépendance suivant la chute de l’Empire ottoman. La ville a toujours été un creuset des cultures juives, musulmanes arabes, kurdes, turques, arabes, syriaques, mais encore tant d’autres qui ne sont plus ou tellement minoritaires aujourd’hui. Belle surprise de la région, la ville a su garder un dédale de ruelles médiévales avec ses hauts murs de pierre, une église et de beaux monuments comme la piscine d’Abraham et les mosquées.

La piscine d’Abraham – Urfa

Plus loin, émerge un immense camp de tentes blanches, le chauffeur nous explique qu’il s’agit de réfugiés syriens. La surprise de revoir pousser les oliviers à l’ouest d’Urfa dans une steppe qui devient de plus en plus vallonnée jusqu’à la rencontre de l’autre légende, le fleuve Euphrate.

Halfeti, Savaşan et Adıyaman – Cette partie de l’Euphrate c’est le destin attendu d’Hasankeyf dans vingt ans. Halfeti, Savaşan et les alentours furent inondés avec la mise en service du projet « GAP », et notamment le barrage de Birecik qui la concerne directement, en 1999 et montre un aperçu d’une ville recouverte par les eaux se métamorphoser en destination touristique. La randonnée entre Halfeti et Savaşan vaut vraiment le coup et permet presque d’éviter les bateaux touristiques à la musique assourdissante dans cet environnement merveilleux.

La mosquée engloutie de Savaşan.

Les pistachiers sont rois dans la région et les plateaux dominant l’Euphrate entraine le visiteur dans les villages pauvres de la Turquie oubliée des chemins touristiques. Nous faisons étape à Adıyaman, la grande ville de la région entre Halfeti et le mont Nemrut.

Le mont Nemrut – Le majestueux tumulus ainsi que les statues du roi Antiochus et des divinités du royaume de Commagène. Quelle montagne et quelle vue ! Monumental de part sa situation, moins par sa carrure. Des terrasses, la vue sur les vallées qui s’étendent dans le lointain. Les terres de Commagène sous leur regards pour l’éternité.

Le Zeus des Commagène – Mont Nemrut

Elazığ – Sur la route vers le nord, l’insipide ville d’Elazığ, est réputée être un haut lieu de l’extrême droite turque. Nous fûmes accueillis par Ubaid et Sarfraz, deux étudiants pakistanais qui nous ont inondés de conseils pour visiter leur beau pays !

Tunceli – Lieu de la rébellion de Dersim contre le gouvernement turc, la ville de Tunceli a toujours eu une forte population Zaza, ethnie minoritaire kurde. Après les campagnes de l’armée turque en 1937 et 1938 contre la rébellion, des milliers d’Alevi Zazas furent assassinés et des milliers d’autres furent déplacés dans d’autres régions de Turquie (3) (relisez l’article de Sarah sur le livre de Sema Kayguruz).

Café perché – Tunceli.

Trabzon – L’ancienne Trébizonde, un des derniers vestiges de l’Empire byzantin avant sa capture en 1461 par le sultanat Ottoman. La Mer Noire révélée mais inaccessible à pied du fait des infrastructures routières. Il existe quelques lieux à visiter dans le vieux centre sans pour autant nécessiter d’y faire escale plus de deux jours.

Du thé. Il en faudrait de l’imagination pour en faire abstraction. Dans votre verre, sur les collines, sur cette terre de la Mer Noire, il recouvre chaque mètre carré jusqu’à la frontière géorgienne, avec pour seuls concurrents les champs de noisetiers.

Rize – Capitale du thé turc, c’est une ville escarpée aux nombreuses collines couleur émeraude recouvertes de théiers. Il s’agit également de la ville de naissance du Recep Tayyip Erdoğan. De grandes affiches et portraits aux formats disproportionnés sont étalés dans les rues, l’université porte le nom de Monsieur.

Ayder – Jusque-là, village oublié des montagnes de la Mer Noire. Il y a cinq ans, la bourgade est devenue en très peu de temps une destination prisée des turcs, des russes et des arabes du Golfe. De chalets triangulaires en bois sont dupliqués dans les villages le long de la rivière. Se prendre en photo devant la cascade principale est également de mise. Il est aussi possible de faire de la randonnée dans les magnifiques chaînes de montagnes dont dispose la région (attention la randonnée n’est pratiquable qu’à partir des mois de mai/juin).

L’itinéraire

Budget

Nous avons passé près de deux mois en Turquie. Avec 18,22 euros par jour et par personne, le budget a peu baissé par rapport à la Grèce. Malgré le peu de nuits en tente et chez l’habitant, le coût de la vie est globalement bas dans le pays. Il est possible de séjourner de longs mois avec peu d’argent.

Sur 46 nuits, 17 nuits ont été passées en tente ou chez l’habitant. Les autres nuitées ont été dormies à l’hôtel (en incluant même trois nuits dans un établissement haut de gamme en Cappadoce).

Nota bene : Le budget par personne et par jour inclus les repas, l’hébergement et également l’assurance, les forfaits téléphoniques ainsi que d’autres frais administratifs liés au voyage (par exemple applications de Couchsurfing et de woofing, etc).

Bilan

Sarah
La Turquie est un pays complexe qui demande à être visité de long en large pour pouvoir commencer à en saisir toutes les facettes.

Les plus : La générosité des habitants ! Bien qu’elle soit souvent dictée par la religion, elle n’en demeure par moins impressionnante. De l’auto-stop jusqu’à l’invitation à dormir, les turcs accueillent l’étranger avec une spontanéité déconcertante pour un occidental. La nature et les paysages turcs sont très différents et à la fois tous uniques. Être attentifs à la saison choisie et aux régions visitées est un plus pour pouvoir pleinement profiter de la nature.

Les moins : Même dans les familles dites « ouvertes », la prédominance du patriarcat ainsi que la chape de la religion sont certaines fois un frein dans les échanges et peuvent être surprenants. Ce n’est que le début de la découverte des pays de l’est où les rôles entre les hommes et les femmes sont bien séparés. La Grèce semblait très en retard sur les questions environnementales et notamment la gestion des déchets, c’était sans compter la découverte de la Turquie ! Des déchets il y en a partout, pas une zone n’est épargnée. La Planète Terre n’est pas sortie de l’auberge…

Vendeur de tabac dans le bazaar d’Urfa.

Julien
Le nationalisme latent des turcs, leur culte aveugle pour Atatürk et le charme (très très) discret des villes auront fini par m’emmener ailleurs… J’ai trouvé les villes globalement rebutantes (à part bien entendu Istanbul ou des perles géographiques comme Fethiye ou Ayvalık), très dures, immenses, même lorsqu’il est sensé s’agir d’un « village » de 33 000 habitants.

Le pays et les paysages sont magnifiques, des montagnes à perte de vue, un premier contact avec la steppe, verte ou rocailleuse, sans fin. La cuisine et la culture sont riches et c’est un brassage ethnique fascinant. L’accueil des turcs nous a rendu humble et nous sommes aujourd’hui à l’école du « recevoir ». Chose que nous, occidentaux, percevons comme de la mandicité, le don sans attente d’un retour, quel qu’il soit, est une vertue ancienne dans les tribus humaines encore respectée en Orient.

Adresses

Retrouvez les adresses que nous avons aimé en Turquie !

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Lisez ou relisez notre article sur la Cappadoce et la Turquie pratique ou feuilletez notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. « Wich future for the city of Diyarbakir ? », repaifuture.net, www.repairfuture.net/index.php/en/identity-other-standpoint/which-future-for-the-city-of-diyarbakir
  2. «UK drops British Dam Plan », The Guardian, 1er juillet 2001, www.theguardian.com/world/2001/jul/01/politics.uk
  3. KILIÇ Abdullah et ÖRER Ayça,
    « The Upper Echelons of the State in Dersim », 24 novembre 2011, paru dans Radikal et traduit et publié sur timdrayton.com, de Dersim, www.timdrayton.com/a55.html

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