Démocrature et paysage politique de la Turquie d’aujourd’hui

La Turquie est une mosaïque culturelle qui a souvent été chahutée, visitée par de nombreux peuples aux croyances diverses pour être finalement dominée par une majorité ethniquement turque et musulmane. L’Histoire est mouvante et encore aujourd’hui, l’Anatolie est une terre en mouvements, les différents peuples essaient de vivre leurs différences et cherchent à se faire entendre par un gouvernement hyper-centralisé et répressif.

Minorités

Durant notre périple turc, nous avons passé onze jours dans le « Kurdistan turc », mot banni puisqu’il n’existe officiellement pas et l’appartenance à une ethnie n’est pas reconnue en Turquie. Ils nous ont raconté leurs histoires et celles de leur peuple au cours de ces moments passés ensemble. Voici une partie de leur récit.

« La tradition vient avant la religion mais la tradition vient de la religion. » – Entendu en voiture.

La plupart des kurdes rencontrés sur la route n’ont appris le turc qu’à partir de sept ans, lorsqu’ils arrivent à l’école primaire. Ils partent alors avec un désavantage majeur pour les examens nationaux puisque leur langue n’est pas reconnue et que la langue de l’enseignement est le turc.

Racisme d’état

Pour le gouvernement turc, la question kurde est le problème numéro un depuis longtemps. La population kurde est une bombe démographique avec un taux de natalité supérieur au reste de la population ethniquement turque (encore aujourd’hui, chez certains kurdes chez qui nous avons été accueillis, les femmes peuvent avoir une douzaine d’enfants, parfois plus). Alors que le reste de la Turquie plafonne à deux enfants par femme. Avec de 15 à 20 millions de kurdes en Turquie, soit près de 25% de la nation, la question est difficile à étouffer pour le gouvernement(1)(2).

La majorité des kurdes que nous avons rencontrés sont contre la partition et la création d’un Kurdistan autonome car il pense que la paix ne pourra jamais être trouvée. Pour nombre d’entre eux, le PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan) qui œuvre à cette fin par la lutte armée n’est jamais qu’une organisation fasciste… Kurde ! L’HDP (Parti Démocratique des Peuples) est un parti progressiste kurde formé en 2012 qui prône l’unité dans la démocratie à travers des élections libres et non faussées et à travers les urnes (contrairement au PKK).

Voici trois personnalités kurdes emblématiques du combat pour la reconnaissance de leur culture :

  • Le chanteur Ahmet Kaya mort en exil à 43 ans (d’une crise cardiaque à Paris). Il avait annoncé vouloir chanter dans sa langue maternelle après avoir reçu un prix de la chanson. Conspué par ses confrères et une frange de la population, il a fuit sa terre natale.
  • Le directeur de cinéma Yalmaz Güney, aussi acteur, scénariste, mort en exil à 47 ans (d’un cancer de l’estomac à Paris). Connu notamment à l’international pour son film Yol, vainqueur de la Palme d’Or, accusé, à tord, d’avoir tué un juge, il fuit son pays pour la France.
  • Le grand écrivain Yaşar Kemal, meurt à 91 ans à Istanbul. Tout au long de sa vie, il a critiqué le régime et notamment le racisme d’Etat envers les minorités. Pour cela, il a été emprisonné à plusieurs reprises.

Juste une question d’épuration

Déportations et déplacements de populations après la Première Guerre Mondiale(3)

Les médias parlent souvent des Kurdes, mais il ne faut pas oublier les 66 autres ethnies vivant en Turquie (la publication du recensement précis étant arrêtée depuis 1965, il est difficile de s’accorder sur un nombre exact, selon d’autres sources elles seraient plus de 70) qui ont été massacrées ou opprimées depuis l’avènement des différents califats majoritairement d’ethnies turques : zazas, syriaques, chaldéens, alevis, assyrien, lazes, arabes, géorgiens, grecs micrasiatiques et pontiques, arméniens, adyguéens, ladinos, abazas, yezidis, encore réfugiés d’ethnies turques mais en provenance d’autres pays, et cetera(1).

Les gouvernements turcs successifs (califat ou république) ont un passif lourd à travers les siècles et jusqu’à nos jours :

  • Les massacres hamidiens qui s’étendent de 1894 à 1896 sous le règne du sultan Abdülhamid II et visent principalement les arméniens et d’autres populations chrétiennes (environ 200 000 à 300 000 morts, 100 000 personnes en exil). 2493 localités, des centaines d’églises sont rasées et plusieurs autres sont converties en mosquées. Il constitue la première tentative de génocide des arméniens.
  • Le génocide des assyriens, syriaques et chaldéens (des régiments kurdes participent aux massacres de leurs anciens voisins) entre 1914 et 1920 (500 000 à 750 000 morts, soit 70% de ces populations (6)).
  • Le génocide arménien entre 1915 et 1923 (1,5 millions de morts), le plus important, toujours nié par les régimes turcs successifs depuis lors et reconnu par une quarantaine d’États dans le monde. Pendant la phase d’extermination des populations civiles et comme pour le précédent génocide, les kurdes participent activement aux massacres des Arméniens comme auxiliaires des armées ottomanes.
  • Le génocide des grecs micrasiatiques et pontiques entre 1919 et 1922, notamment pendant la guerre Gréco-Turque qui se termine par la prise de la ville d’Izmir, alors Smyrna, « capitale » des grecs et arméniens en Anatolie. Selon des sources, 480 000 grecs auraient péri durant cette période (4)(5) et jusqu’à 150 000 morts en une nuit dans le seul incendie de Smyrne. Dans cet guerre, les Grecs déclenchent l’offensive avec le soutien des puissances occidentales.
  • Le massacre de Dersim, de kurdes zazas et halevis qui a eu lieu de 1937 à 1938 (13 000 à 80 000 morts selon les sources), dont l’ordre d’intervention est signé de la main d’Atatürk et de son état-major.
  • Ou encore d’ordre plus actuel, la Turquie d’Erdoğan a aidé financièrement et logistiquement « l’État Islamique » à dynamiter le mémorial du génocide arménien de Deir ez-Zor (principal camp de concentration lors de l’extermination des arméniens) et à chasser les arméniens de la ville de Kessab en Syrie ou à empêcher les kurdes de prendre le contrôle de régions en soutenant toujours l’organisation terroriste. En août 2019, M. Erdoğan menaçait encore d’attaquer des positions Kurdes en Syrie.

De manière évidente, les gouvernements de Turquie ont toujours cherché à favoriser l’ethnie majoritaire par tous les moyens possibles. Il ne s’agit pas de dresser un portrait d’assassins mais plutôt de rendre un hommage aux communautés que nous avons rencontré lors de notre séjour et faire vivre leur mémoire.

Patriotes

Les turcs que nous avons rencontrés sur la route sont fiers de leur pays qu’ils soient de gauche, de droite ou bien de nul part (c’est rare). Ils sont patriotes, quand ce n’est pas tout bonnement nationalistes (pour reprendre la définition de Charles De Gaulle : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres »).

Un turc : « Aimez-vous la Turquie ? »
Nous : « Bien entendu ! C’est un beau pays ! »
Un turc : « Est-ce que vous préférez la Turquie ou la France ? »
Nous : « Euh… La France ! »
Un turc : « Mais pourquoi ?! » rétorque-t-il sans attendre.

La manifestation de leur patriotisme est multiple : discours, drapeaux, marquages sur les véhicules, drapeaux ou portraits d’Atatürk… Nous avons eu de belles discussions sur l’ambiance actuelle en Turquie, et si la société est coupée en deux quant au parti à choisir lors des élections, tous les turcs sont de fervents kémalistes.

Le Bismarck turc

Mustafa Kemal et ses généraux – vu à Fethiye

Tout comme le personnage allemand, Mustafa Kemal, dit Atatürk (le père des turcs) a unifié son pays par « le fer et par le sang ». Il est érigé en modèle de vertus et apparaît aujourd’hui comme seul personnage historique de la nation. Dans toutes les villes, monuments ou sites naturels, le nom « Atatürk » est là pour la postérité. Il a su rassembler les forces vivent de Turquie pour relever le pays alors qu’elle était sur le point d’être dépecée par les occidentaux au sortir de la Première Guerre Mondiale (par le soutien des forces grecques lors la guerre Gréco-Turque). Aujourd’hui, son image est utilisée à des fins médiatiques afin de justifier et de modifier certains pans de l’Histoire ou encore des faits actuels.

L’endoctrinement est manifeste autour de cet homme. Lors d’une discussion, un de nos hôtes nous soutenaient que la Turquie nouvelle d’Atatürk était le premier pays à avoir octroyé le droit de vote aux femmes, qu’ils n’avaient jamais tués de grecs ou d’arméniens et que dans tous les cas, cela n’a jamais été que de « l’auto-défense ». Même les kurdes ont du mal à critiquer M. Kemal, qui les a pourtant opprimés, voir exterminés (massacre de Dersim, voir plus haut). Pour certains d’entre eux, c’est un « personnage politique important qui ne peut être ni bon ni mauvais ».

Aujourd’hui, la critique dans le pays est difficile car la « diffamation » au sujet de Mustafa Kemal est punissable par la loi. Il est rare, voir inexistant, d’avoir une discussion objective et ouverte avec des turcs à ce sujet, même en opposant des preuves et en citant des sources acceptées par toute la communauté internationale. Deux mondes s’affrontent !

Le sultan-président

Dans la ville natale d’Erdoğan, le culte – Rize.

Homme fort de la Turquie depuis 2003, Recep Tayyip Erdoğan est d’abord premier ministre, puis président après avoir changé la constitution turque pour en faire un régime présidentiel.

Si Ankara a été la ville de Mustapha Kemal, Istanbul est la ville d’Erdoğan. Maire de 1994 à 1998, il multiplie les grands projets dans sa ville de cœur (centres commerciaux, autoroutes, métro, aéroport démesuré, etc.). À l’échelle de la Turquie, il cherche à moderniser le pays à marche forcée : capitalisme clanique (sous son contrôle, celui de ses proches et de son cercle restreint), exaltation du passé impérialiste Ottoman, grands projets du génie, etc.

« Erdoğan s’est transformé en monstre » – Entendu en voiture

Allant jusqu’à rentrer dans les foyers, « Il se comporte comme un père pour les turcs » selon nos interlocuteurs. M. Erdoğan encourage les femmes à avoir deux enfants et plus, et souhaite limiter le droit à l’avortement (lire l’article de Sarah sur la place des femmes dans la société turque). Depuis l’accession au pouvoir de son parti AKP en 2003 (premier parti islamo-conservateur au pouvoir depuis l’avènement de la république), près de 9000 mosquées ont été construites jusqu’en 2016 et une « armée » de 100 000 imams dispensent les sourates dans des écoles laïques qui n’en n’ont plus que le nom (7).

Démocrature

Glorification des forces armées – Istanbul

Considéré comme un grand orateur, voir un « bateleur de foire »(7), Recep Tayyip Erdoğan utilise le « novlangue » de manière constante. Dans sa bouche l’utilisation du mot « terroriste » est permanent et tout discours opposé est taxable de déviance et jugé coupable par avance. M. Erdoğan utilise le culte d’Atatürk pour promouvoir son image et accuse les membres du parti historique CHP (fondé par Mustafa Kemal) d’avoir trahi son héritage.

Comme l’évoque certains médias, M. Erdoğan a découvert la démocratie à l’âge de 50 printemps. Pour lui, la pratique démocratique se cantonne aux urnes, l’élection passée, il a les mains libres pour agir en véritable dirigeant totalitaire et en utilisant tous les moyens qu’il juge nécessaires (8). Lorsque les résultats ne lui sont pas favorables, il les déclare nuls pour demander un nouveau comptage ou l’annulation et la tenue de nouvelles élections comme nous avons pu le voir lors des dernières élections municipales d’Istanbul.

« La Turquie ne mérite pas l’Europe » – Entendu en voiture

La justice turque a récemment confirmé les peines de prison des journalistes du journal Cumhuriyet à 3 ans et 9 mois de prison ferme (alors principal journal d’opposition) pour avoir soutenu trois « organisations terroristes » (le mouvement de Fetulah Gülen, le PKK et un groupe Communiste)(9). Aujourd’hui, la direction éditoriale et beaucoup de journalistes du journal sont de fervents kémalistes ou nationalistes adoubés par le régime. Ce sont maintenant les procureurs qui contrôlent la politique éditoriale des journaux turcs et plus de 180 journalistes sont sous les verrous à ce jour. Les journaux sont asphyxiés par des amendes lorsqu’ils cherchent à aller contre les « fake news » du régime et il devient difficile de continuer le combat intellectuel. Emprisonné sans motif pendant 477 jours, le journaliste Oman Kavala s’est vu enfin notifier son « acte d’accusation ».

Les marins grecs tenaient le gouvernail du commerce Ottoman, les arméniens étaient les constructeurs de l’Empire. Cette mosaïque faisait la force du sultanat. La fin du XIXème et le début du XXème siècle, l’appétit des puissances occidentales au sortir de la guerre (et même l’attitude revancharde depuis la chute de Constantinople) et le nationalisme des « Jeunes Turcs » ont précipité la chute de ce grand empire inclusif. Les révolutions se finissent souvent dans un bain de sang pour installer le nouvel ordre. La vision, indulgente et constructive des jeunes générations kurdes et arméniennes rencontrées, apporte un regard rafraîchissant à ce tableau très sombre qui nous vient de cette société turque. Des signaux positifs comme la confirmation de l’élection d’un maire d’opposition le 23 juin 2019 à Istanbul apparaissent parfois, le sursaut démocratique vit encore en certains turcs ! Tout est paradoxe, et ce pays en est un merveilleux exemple.

Nous tenons à nous excuser par avance si certains de nos propos peuvent heurter et loin de nous l’idée de vouloir blesser les turcs que nous avons apprécié et qui nous ont aidés lors de notre voyage.

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Lisez ou relisez notre article sur la Cappadoce et la Turquie pratique ou feuilletez notre Carnet de voyage !

Lectures

  1. « Démographie de la Turquie », wikipedia.org, www.wikipedia.org/wiki/Démographie_de_la_Turquie
  2. « Turquie », populationdata.net, www.populationdata.net/pays/turquie
  3. Carte « Déportations et déplacements de populations à l’issue de la Première Guerre mondiale », d’après Israël W. Charny et Hans-Erich Stier, Le livre noir de l’humanité (Privat), 2001, et Grosser Atlas zur Weltgeschichte (Westermann), 1985, www.wikizero.biz/index.php?q=aHR0cHM6Ly91cGxvYWQud2lraW1lZGlhLm9yZy93aWtpcGVkaWEvY29tbW9ucy8wLzAwL0RlcG9ydGFMYXVzYW5uZS5qcGc
  4. Les auteurs du génocide grec « Mustapha Kemal Atatürk », greek-genocide.net, www.greek-genocide.net/index.php/overview/perpetrators/123-mustafa-kemal-atatuerk-1881-1938. Critiquable tant le point de vue n’est pas neutre mais sourcé avec la presse de l’époque.
  5. « Massacres during the Greek war of independence », wikipedia.org, www.wikipedia.org/wiki/Massacres_during_the_Greek_War_of_Independence
  6. « Génocide Assyrien », wikipedia.org, www.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_assyrien
  7. OCKRENT Christine, « Les élections générales en Turquie » (podcast), Affaires Étrangères, France Culture, 23 juin 2018.
  8. FERENEZI Thomas, « La dérive autoritaire de la Turquie », boulevard-exterieur.com, 23 février 2019, www.boulevard-exterieur.com/La-derive-autoritaire-de-la-Turquie.html
  9. BERLIOUX Jérémie, « La justice turque achève d’entraver la parole du journal « Cumhuriyet » », liberation.fr, 21 février 2019, www.liberation.fr/planete/2019/02/21/la-justice-turque-acheve-d-entraver-la-parole-du-journal-cumhuriyet_1710875

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