Ce lieu sur ton visage de Sema Kaygusuz

Jusqu’à présent Istanbul représentait la Turquie, ville plurielle et ville monde, les minarets dessinaient le paysage des campagnes dont l’appel à la prière couvre toutes les voix, seuls les kurdes évoquaient l’exception turque. Ce fut plusieurs découvertes, tout d’abord l’autrice, Sema Kaygusuz, une région, celle de Dersim et puis également un autre peuple, les Alevis.

Si les vagues s’élevaient jusqu’aux cieux, tout là-haut, si elles franchissaient l’horizon et atteignaient les frontières étincelantes de la sphère céleste et même si elles débordaient jusqu’au Trône de Dieu et si elles s’élevaient encore au-delà du Trône, son esquif demeurait encore sur cette immense mer.

– Extrait du roman – Poème d’introduction

Ce lieu sur ton visage est un roman introspectif où se mêle histoire et mythe. Sema Kaygusuz pose des mots sur l’un des non dits majeurs de l’histoire de sa famille : le massacre de Dersim. Née en 1972 à Samsum, ville turque côtière de la Mer Noire, l’autrice grandit dans différents villages ballotés au grès des mutations de son père officier dans l’armée. Un jour, sa grand-mère lui lance « Ils nous ont égorgés ». A partir de ce moment-là, il fut impossible d’en savoir d’avantage, sa grand-mère resta muette. Sema Kaygusuz commença alors son enquête pour essayer de comprendre ses origines et les traumatismes générationnels enfouis.

La grand-mère de l’autrice était de confession alévie. Il est complexe de décrire aujourd’hui la religion alévie, certains la considère comme une branche à part du chiisme, d’autres la classe dans les traditions assimilables au soufisme ou bien certains encore la considère comme une religion hors de l’Islam. Les alevis ont un lieu de culte à part entière, le Cemevi. La prière est mixte et les chefs spirituels sont aussi biens de femmes que des hommes. Les alévis ont conservé la langue turque et certaines croyances de leurs ancêtres turkmènes dans leur pratiques religieuses. Partisans de la laïcité, le pouvoir et la politique doivent être dissociés. Il existe également une autre branche qui est le Bektachisme, reniée et considérée comme ésotérique par le mouvement suniite turc.

Dans la religion alévie, la femme est l’égal de l’homme. Elle n’est pas obligée de se couvrir la tête. L’alcool n’est pas illicite et les alévis ne font pas le Ramadan. Cette religion est bien loin des préceptes contemporains dictés par la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. La population alévie serait estimée entre 12 et 15 millions selon plusieurs sources universitaires (soit 15 à 20% de la population turque) mais aucun chiffre officiel n’est transmis.

D’ailleurs, elle ne se mange pas en tranches, il faut l’embrasser, la fouiller et la sucer. Sa chaire écarlate est toute vivante, frémissante. La pointe des doigts tout poisseux vous empêche de faire quoi que ce soit d’autre avant de l’avoir consommée jusqu’au bout.
– Extrait du roman – à propos des figues

S’il a été difficile de plonger dans ce roman dès le départ, l’écriture poétique et les légendes qui l’habitent, font immerger progressivement l’esprit et l’âme. Le corps pénètre progressivement dans l’eau tiède et se laisse mener par l’écriture. Le lien avec le fruit, la figue et son arbre, est essentiel pour Sema Kaygusuz. Ce lien qui existe depuis des millénaires est entretenu à travers des légendes et des rites, pour l’autrice il est presque charnel. Loin d’être un roman qui anéanti, il évoque plutôt la mélancolie, l’amour et les contes d’autrefois qui ont bercés ses racines. Bethsabée, Hizir, Balkis et d’autres noms s’entremêlent, évoquent l’Orient et l’Inde.

Tu me sembles une amante lointaine à laquelle je ne parviendrai jamais à me réunir et mes entrailles brûlent de désir.
-Extrait du roman

La ville de Dersim se situait dans l’est de la Turquie, logée entre plusieurs montagnes. En 1937 ont éclaté des événements attendus par le gouvernement turc de l’époque (à savoir Atatürk), les kurdes de la province en question se sont rebellés contre l’autorité suite à l’incendie d’un pont et la section de lignes téléphoniques. Entre 1937 et 1938, l’armée est intervenue en perpétrant le massacre de Dersim. Les historiens évoquent 30 000 à 50 000 morts et 10 000 exilés. Après s’être cachée dans les montagnes, la grand-mère de Sema Kaygusuz est la seule survivante de sa famille. Aujourd’hui, la ville ne porte plus son ancien nom mais celui de Tunceli.

Depuis toujours, ces rivières sont sans patrie. Soit elles ne peuvent se contenter de la voie qu’elles ouvrent, soit il arrive un jour où elles ne suivent plus cette voie.
– Extrait du roman

Après la lecture de cet ouvrage, notre chemin nous a mené jusqu’à cet endroit. Tunceli est réputée être la ville turque où les kurdes sont les plus hospitaliers et ce dans tout le Kurdistan. La région est très contrôlée et il n’est pas possible de faire plus d’une centaines de mètres sans que l’armée ou la police ne fouillent le véhicule et demande les papiers d’identité. Étant de fervents laïques, le Parti communiste a remporté les dernières élections municipales. En novembre 2011, Recep Tayyip Erdogan s’est excusé publiquement auprès des kurdes alévis pour le massacre perpétré à Dersim. En 2013, il a cependant inauguré et nommé un pont du nom du Sultan Yavuz Selim, considéré comme un des grands oppresseurs de la population alévie. De plus, la Turquie ne reconnaît pas la religion alévie, ni même les lieux ne culte qui n’ont aucune valeur juridique ce qui lui permet de justifier certaines actions perpétrées envers ces minorités.

Les nuages de pluie forment une épaisse couche qui ne laisse pas passer la lumière de la voûte céleste. Nos pupilles sont dilatées. On n’entend rien d’autre que des battements d’aile ou des clapotis. Le silence n’écoute que lui-même. La rivière qui vient lécher les terres de sa rumeur incessante est restée en contrebas.
– Extrait du roman

Sema Kaygusuz, Ce lieu sur ton visage, aux éditions Actes Sud, traduit du turc par Catherine Erikan, 2009.

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