Le Rebétiko, une tradition vivante

« Les voleurs de choux », Οι λαχανάδες, de Vaggelis Papazoglou

« Là-bas dans le marché aux citrons
il y a eu du grabuge.
Ils ont arrêté deux voleurs de choux
qui faisaient mine de rien piger.

Les fers ils leur passent
et ils les mettent à l’ombre
Et si les choux ne sont pas retrouvés,
ça va barder.

M’sieur l’agent ne nous frappe pas,
parce que tu sais bien
Que c’est notre boulot et ne demande pas de bakchich.
– Plutôt mourir!

Nous on mange les choux
on pique les pantoufles
Pour que les portes de la prison ne nous oublient pas.
– En avant magkes!

On n’a pas peur de la mort,
c’est la famine qui nous effraie
C’est pour ça qu’on pique les choux et on s’en sort bien. »

Lorsque nous sommes rentrés dans ce café, les musiciens n’avaient pas encore commencé à jouer. Une heure plus tard, la taverne baignait dans un épais nuage de fumée, dans nos verres étincelait un liquide rubis et nous étions déjà sous le charme du bouzouki et du baklama. Cette après-midi là, nous avons écouté du Rebétiko en se réjouissant de voir danser et chanter en cœur tous les grecs.

Pour se mettre dans l’ambiance : rebetiko-patras.m4a

Dans une taverna à Patras

Rebétiko, une tradition vivante

Le Rebétiko est un style de musique grecque, il peut aussi être définit comme un ensemble de textes de chansons. En réalité pour bon nombre de grecs, il s’agit d’un mode de vie. Si le fado ou le blues sont plus connus, le Rebétiko fait également parti du registre de chansons liées à l’exil. Les liens entre l’histoire Grecque et le Rebétiko sont indissociables. Il est alors possible de définir quatre grandes périodes du développement du Rebétiko. De 1880 à 1920, l’émergence du style prend place; de 1920 aux années 1935, la musique se développe dans les bas-fonds et plus précisément dans le Pirée et sur les îles de la mer Egée; à partir de 1935 jusque dans les années 1950, le Rebétiko se diffuse plus largement mais connaît de nombreuses difficultés dû aux guerres et à la répression et enfin la période de 1950 à 1990 ouvre le style musical à la période contemporaine.

« Petit bateau avec tes voiles,
qui voyage de rivage en rivage,
prend moi maintenant que tu pars
je suis un voyageur aussi,
je n’ai pas d’argent pour payer
je suis un enfant déraciné,
et j’ai une mère qui attend jour après jour mon retour
et si tu ne me prend pas
alors bon voyage
je resterai à l’étranger,
transmet simplement à ma pauvre mère
toutes mes salutations. »

A partir de 1923, « La grande Catastrophe » modifiera profondément le pays. Le traité de Lausanne du 24 juillet 1923 entre la Grèce et la Turquie signe le déplacement de 1,5 millions de chrétiens d’Anatolie et de 500 000 musulmans de Grèce et de Macédoine qui devront retourner sur les nouveaux territoires respectifs définis par les accords. Ces grecs étaient alors appelés par leurs semblables « graines turques ». Le pays n’était pas préparé à accueillir autant de monde, beaucoup furent entassés dans de grands bidonvilles soit au Pirée, à Thessalonique ou encore envoyés en Macédoine, nouvelle terre qu’il fallait « helléniser ». Les grecs emporteront dans leurs bagages de nouvelles sonorités orientales venues de Turquie. Les Kafeneia (cafés traditionnels grecs) et Tékés (fumoirs à narguilé et hashish) naîtront dans les villes et les musiciens y joueront du Rebétiko. Les Byres (mot provenant de Byra, ce qui signifie en grec « la bière» ) seront également un des lieux où la musique prendra toute sa place.

La chanteuse Rosa Eskenazi avec les musiciens K. Lambros et A. Tomboulis (Athènes, c. 1930)

« Un magkas à Votanikos »

« Un magkas à Votanikos
À la minute, il se met au clair
Au jeu et au cabaret
Et chez Perdikakis au téké.

Qu’est-ce qu’il fume ! il se défonce
Avec sa copine dans le téké
Et Aggela lui allume le narghilé.

C’est un magkas, c’est un passionné
C’est le plus dur de Votanikos
Tous les autres tremblent devant lui
Mais lui trace sa route, vois-tu.

Qu’est-ce qu’il fume ! il se défonce
Et il en a toujours à l’œil

Parce qu’il est retraité de Madrasa.
– À la tienne mon zeibek Zacharias
Vas-y le bouzouki ! »

Les thèmes du Rebétiko sont le plus souvent proches de sujets de la vie quotidienne pour des grecs qui n’ont plus rien ou presque, à savoir l’amour, la maladie, la drogue ou encore l’exil. Les paroles encensent les oiseaux de nuit, l’ivresse et les jeux de dès. La musique bénéficiera vite d’une mauvaise réputation. Elle ne respecterait ni les traditions, ni la culture musicale grecque et nombreuses chansons seront écrites en prison. A partir des années 1920, un clivage profond s’opère alors entre musique démotique et musique des villes. Avec l’essor du phonographe puis l’ouverture de studios d’enregistrement à Athènes en 1930, la musique se professionnalise et se diffuse progressivement à travers la Grèce et pour le peuple. C’est une musique des bas-fonds et pour les gens pauvres qui se moquaient des bourgeois et défient les forces de l’ordre. Les Mangas et les Rebets qui jouent du Rebétiko désignent des rebelles.

Joueurs de Rebétiko

« Trompeur est le monde
Et trompeuse la vie,
puisque notre corps tôt ou tard
finira dans la terre noire,
quand aux riches,
quand aux rupins,
leur sort est le même que le mien,
tôt ou tard viendra le moment
où leurs cierges aussi s’éteindra.

Oui il faut profiter de cette vie trompeuse,
il faut la célébrer tant qu’elle nous est donnée,
l’argent et la beauté
Carron les reprendra
et ne nous laissera que la méchanceté. »

« Ceux qui ont beaucoup d’argent » (Όσοι έχουνε πολλά λεφτά) de Markos Vamvakaris (au chant Stratos Payoumtzis) (1936)

« Ceux qui ont beaucoup d’argent,
j’aimerais savoir ce qu’ils en font
Est-ce que quand ils mourront aman aman
ils le prendront avec eux ?
Moi, je ne mets jamais un rond
dans ma poche
Et toutes mes douleurs s’en vont, aman, aman
Seulement quand je me défonce.

– À ta santé Marko sans le sou !

Vu que dans l’autre monde
l’argent ne comptera pas
Eux, ils le gardent et l’encensent aman aman,
Ils ne savent pas le dépenser
Eux, ils le gardent et l’encensent aman aman
Ils ne le dépensent pas. »

Marcos Vamvakaris jouant du bouzouki

Le Rebet est remarquable par son style vestimentaire qui est certaine fois associé à celui d’un Dandy. De manière générale, l’univers du Rebétiko est très masculin voir machiste. Après la seconde guerre mondiale, la figure féminine réussie à s’imposer. Parmi les grandes figures des compositrices, compositeurs, musiciennes, musiciens chanteurs et chanteuses: la chanteuse Róza Eskenázy (Ρόζα Εσκενάζυ), le musicien Manolis Hiotis (Μανώλης Χιώτης) au bouzouki, le compositeur et musicien Yiánnis Papaioánnou (Γιάννης Παπαϊωάννου), ou encore le compositeur, musicien et chanteur Markos Vamvakaris (Μάρκος Βαμβακάρης). Un chanteur ou compositeur est appelé un Rebétis (ο ρεμπέτης) et au féminin, la Rebétissa (η ρεμπέτισσα).

En 1936, la dictature de Metaxas prend place et quelques années plus tard l’Allemagne envahit la Grèce. Le Rebétiko est alors interdit, les Tékés sont fermés et la police fait la chasse aux Rebets, à la prostitution et au hashish. L’évocation de la culture orientale est bannie et doit être interdite. Les compagnies d’enregistrement ferment. Parallèlement, les grands cafés embauchent des Rebets pour qu’ils animent les soirées. Le Rebétiko qui était jusqu’alors mal vu, s’inséra dans la bonne société. Certaines des chansons serviront même de signal de ralliement pendant la Seconde Guerre mondiale.

Au sortir de la guerre civile (1946 – 1949), le Rebétiko s’étendra pour devenir populaire. Les paroles rebelles s’adoucissent et il se conforme aux normes d’enregistrement. Il prendra ainsi une construction occidentale. En 1960, une nouvelle forme de musique émerge, une musique dite « nettoyée » qui sera nommée Laïko.

Style, composition et instruments du rebétiko

Nommé Rebétiko aujourd’hui, ce style musical a pris plusieurs noms durant l’histoire, Amané, Magkiko, Seretiko, Laïko ou encore Hasiklidiko. Le plus souvent, la musique est jouée à l’aide d’un bouzouki, d’un baglama, d’une guitare accompagnés au chant par un homme ou une femme. Le bouzouki est un luth répandu en Grèce, son ancêtre, de la famille des « tambouras », était utilisé par les pays slaves et par les grecs. Le baglama, possédant un nom turc (bağlama), est un instrument à trois cordes qui sont pincées. Il provient également de la famille des « tambouras ». De très petite taille, il peut être glissé facilement dans les manche et être ainsi caché aux yeux de la police lors des contrôles.

Les morceaux de Rebétiko se composent en général de la manière suivante : une introduction musicale, puis deux parties chantées et jouées et enfin la dernière partie qui est uniquement instrumentale et qui permet de danser. Cette ultime partie est en contradiction avec les précédentes. Si les sujets chantés sont tristes, les airs sont enjoués et joyeux. Il s’agit d’oublier la dure journée de travail. Lorsque le Rebétiko prendra une forme occidentale, il perdra alors son introduction jugée trop longue pour les formats audio.

« Nuit sans lune » (Νύχτωσε χωρίς φεγγάρι) de Apostolos Kaldaras (au chant Stella Haskil) (1947)

« La nuit est sans lune,
l’obscurité est épaisse
Et pourtant un brave type
n’arrive pas à dormir

Que peut-il attendre
toute la nuit jusqu’au matin
Derrière la fenêtre étroite,
à la lumière d’une bougie

Une porte s’ouvre,
une porte se ferme avec un lourd soupir,
Si seulement je pouvais deviner la peine de ton cœur »

Le Rebétiko, une musique grecque ou turque ?

Différents styles de Rebétiko existent. L’histoire entre la Grèce et la Turquie est si proche qu’il est difficile de « savoir si l’œuf vient de la poule ou si la poule vient de l’œuf ». Les villes et les îles où sont nées le Rebétiko ont été parfois grecques, parfois turques. Les instruments, les chanteuses et les musiciens sont souvent à la fois grecs et turcs. Néanmoins, il est possible de dissocier deux styles, celui qui vient de Smyrne (Smyrnéïko – Micrasiate), anciennement situé en Grèce (aujourd’hui la ville d’Izmir en Turquie) et celui qui est né au Pirée (Piréotiko). Le premier est indéniablement plus oriental que son frère. Il est traditionnellement conçu dans les cafés turcs et joué dans les cafés Aman (type de Kafeneia). Le chant est alors confié à une femme. Le style du Pirée quant à lui, est masculin jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Progressivement, le style du Pirée à pris le pas sur le style Smyrne et se féminise après les années 1930.

« Rébétiko (la mauvaise herbe) », bande dessinée de David Prudhomme

Une musique et de la danse

Sur des airs de Rebétiko, les danseurs pratiquent plusieurs types de danses. Par exemple, le Zeibekiko, il s’agit d’une danse improvisée qui se pratique en solo afin de se libérer des tensions et peut même faire atteindre des états de transe. Une danse traditionnelle qui vient d’Orient lorsque les colonies grecques habitaient en Asie Mineure. Son nom vient de Zebek qui est un combattant d’Anatolie. D’autres danses peuvent se pratiquer sur un air de Rebétiko, telles que le Tsifteteli (Τσιφτετελι), Karsilamas (Καρσιλαμάς) ou encore Aptalikos (Απταλικος).

Le rebétiko aujourd’hui

Si le Rebétiko fait aujourd’hui parti du folklore national, cette musique est devenue une tradition vivante. Certains airs de Rebétiko sont plus connus que l’hymne national grec et il est joué dans de nombreuses tavernes. En 2008, lorsque la crise a touché la Grèce, les thèmes du répertoire du Rebétiko sont redevenus d’actualité. Les chansons sont alors jouées dans les tavernes et même dans de grandes salles de concerts en réhabilitant toutes les parties des morceaux, comme par exemple les concerts de Thanasis Papakonstantinou. Un air de Rebétiko datant des années 1920 (Misirlou) a également été repris pour composer une des musiques de la bande originale du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino.

Un soir dans une taverne sur l’île de Samos

En 1930, la manière de vivre la crise était bien différente de celle d’aujourd’hui. Mais comme en 1930, après la journée de travail, le Rebétiko permet de se détendre, de danser et de rire. Certains grecs racontent, que la génération de leurs parents est celle qui aura réussit à vivre d’une meilleure façon avec une meilleure qualité de vie qu’ils n’auront peut être jamais. Le Rebétiko soude et rassemble différentes générations face à l’adversité et aux problèmes actuels.

« Quand les temps changeront,
quand tournera la roue
et reviendront les temps d’avant,
ces bonnes années là,
je redeviendrai dépensier
et ne t’inquiète pas pour moi.

Dix fois je vais me marier,
et jour et nuit je festoierai »

Un très grand merci à Christos pour ses conseils et sa relecture !

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Les sources et pour en savoir plus

  1. Alexis Damianos, « Edvokia », Scène de Zeibekiko, 1971 : https://www.la-grece-autrement.fr/zeibekiko/
  2. Thomas Kunstler, « ΡΕΜΠΕΤΙΚΟ (Rebetiko) », 2016 : https://vimeo.com/128755001
  3. Corinne Dubien, « Sur les traces du Rebétiko », Reportage co-réalisé par France Culture et Création on air, diffusé sur France Culture le 21 décembre 2017 : https://youtu.be/71VvvlsoXOE
  4. Simon Rico, « Ghetto Blaster, la musique des bas-fonds (2/5) : Grèce – le rebetiko, rhapsodie orientale en noir et blanc », émission diffusée sur France Culture, 19/08/2014 : https://www.franceculture.fr/emissions/continent-musiques-dete-multidiffusion/ghetto-blaster-la-musique-des-bas-fonds-25-grece-le
  5. Panagiota Anagnostou, « Les représentations de la société Grecque dans le Rebétiko », Thèse pour le Doctorat en Science politique sous la direction de M. Denis-Constant Martin, 12 décembre 2011 : http://www.theses.fr/2011BOR40055/abes/these_-_P.Anagnostou.pdf
  6. David Prudhomme, « Rébétiko,(La mauvaise herbe) », Futuropolis, 2009, p101
  7. « Zeibekiko », article paru le 12 mai 2010 : http://www.danse-grecque-grenoble.fr/article-zeibekiko-50322523.html

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